Il faut passer toute une année sans abri, réfugié par ci par là dans des coins de maisons donnés à louage, la famille éparpillée, pour savoir ce que signifie cette longue attente de la réhabilitation dans ses droits.

Démolies en pleine saison des pluies, le 8-10 février 2019, 227 maisons ne laissent plus entrevoir trace d’elles si ce n’est que des espaces sans herbe où surgissaient les maisons en bois, et des pierres que des herbes cherchent à couvrir là où surgissaient les maisons plus solides.

Il faut aussi savoir ce que signifie pour des femmes et des hommes qui cultivaient en donnant ainsi vie et dignité à leurs familles, regarder de loin ou de près leurs champs abandonnés, envahis par des herbes sauvages, devenu pâture de vaches, alors qu’à la maison les enfants ont faim et ont du mal à aller à l’école.

Il faut aussi savoir ce que signifie pour un enfant aller à l’école venant d’un abri où peut-être il vit séparé des siens, en passant à coté des dernières traces de celle qui était sa maison, détruite violemment il y a une année par les policiers et les engins de l’Office de route, car l’ancien Président Joseph Kabila déclare avoir acheté tout ce grand espace.

Entre-temps, dans ce milieu vidé de vie, rien ne semble avoir bougé, si ce n’est l’achèvement de la construction de l’enclos avec du ciment et du fil barbelé. Au moins, les gens savent maintenant qui a été épargné et qui est tombé dans le filet. A l’intérieur de l’enclos, restent le Collège Saint Anne et l’école primaire Kachuba, où les élèves se rendent en traversant un espace surveillé par les forces de l’ordre. Et il reste une cinquantaine de maisons, épargnées de la démolition prévue pour le 20 avril dernier. Tenacement, les gens continuent à y habiter, même si, pour éviter de faire un long contour, ils doivent passer comme des animaux sous le fil barbelé.

L’effet domino dans la perte des droits s’est remarqué au fur et à mesure que le temps passait depuis le début des démolitions de janvier 2016 et de celles de février 2018 : la perte de la maison et des champs, de plus en plus fermés à la culture, a signifié un écroulement intérieur des personnes, de la fierté d’avoir bâti, de pourvoir à leurs simples besoins par le travail de leurs mains. Certains ont dû recourir aux soins comme des malades psychiques, un homme ne sort plus depuis lors du coin où il a trouvé refuge, au moins une maman est morte subitement de chagrin, d’autres sont entrés dans un état morne qui les empêche même de pleurer. Au fil des jours qui passaient sans changement, certains ont commencé à boire des boissons fortes qui se vendent bas prix ; assis, la tête perdue par trop d’amertume, ils en sont devenus la proie.

Des mamans et des filles, manquant d’un champ à cultiver, ont commencé à coopérer de gré ou de force avec les militaires qui quadrillaient l’espace, abrités dans des taudis après avoir démoli les maisons. Et les enfants espéraient l’accès aux casseroles des militaires en leur puisant l’eau, parfois forcés à le faire. Quand la ration faisait défaut c’était ce qui restait dans les champs la source d’approvisionnement de ces militaires.

Droit à la vie, à une vie décente, droit d’une famille de vivre unie, droit au travail, droit à la dignité, droit à la propriété…

Droit à l’éducation : comment payer la prime pour les enfants alors que la nourriture fait défaut ? Et comment, pour les enfants, étudier avec le ventre vide et le traumatisme de la perte de leur habitation dans l’esprit ?

Droit à la liberté d’expression, or il ne faut pas parler du problème de Mbobero, ni le faire connaitre au monde : mais quand on n’a pas de recours local, c’est à cette appartenance à la communauté humaine qu’on fait recours !

Doit à ensevelir ses morts : « J’ai perdu en cette année une fille de 18 ans et un enfant d’un an. J’ai manqué où les ensevelir. On tournait avec le cadavre de ma fille et nous manquions l’endroit ». Dans la tradition locale, en effet, les membres de famille sont ensevelis à côté de la maison.

Désormais, dans ces terrains vidés de leurs habitants, il n’y a qu’eux, les ancêtres. Ensevelis, quelques-uns déterrés par des engins sans pitié ni respect, ils sont là. Ils attendent, ils crient dans le silence. Ils espèrent revoir les leurs revenir, rebâtir ne fut-ce qu’un abri de fortune, remis début sur leur terre, restitués à leurs champs.

Pendant un an, mieux, trois ans, un comité et la population avec eux ont lutté sans violence, sans mendier de sorties personnelles ou des aides humanitaires. Ces dernières sont arrivées de la part des communautés chrétiennes des alentours. Certes, des conflits sur la manière de procéder se sont vérifiés, mais la population veut retrouver ensemble son droit. Le monde aussi s’est intéressé. Mbobero peut devenir le début d’un Congo nouveau et d’une relation nouvelle entre les grands et la population. Rendre à cette population ses terres et le moyen de rebâtir trouvera tout le monde gagnant.

 

Sud-Kivu, mars 2019

Ursule Vitali