Kinshasa, le 24/01/2020

 

 

A Son Excellence Monsieur le Président de la République Démocratique du Congo (avec l’expression de nos hommages les plus déférents)

à

Kinshasa-Gombe

Concerne : Lettre ouverte du Collectif Tournons la Page-RDC : « Un an après votre accession au pouvoir en RDC, le peuple continue toujours à attendre »

 Excellence Monsieur le Président de la République,

Il y a un an, jour pour jour, que la République Démocratique du Congo, notre cher et beau pays, vivait la première alternance politique au sommet de l’Etat avec la passation civilisée et pacifique du pouvoir entre un Président élu, vous, et un autre sortant, votre prédécesseur, le sénateur à vie Joseph KABILA KABANGE. Ce jour, le Congo tout entier a vibré au rythme du changement tant attendu et le nombreux public amassé au palais de la Nation n’avait qu’un seul crédo aux lèvres : « le peuple d’abord ».

Une année plus tard, les organisations réunies au sein du collectif «Tournons la page » ont pensé vous adresser la présente afin de vous exprimer tout haut ce qui tient à cœur plus d’un congolais.

Excellence Monsieur le Président de la République,

Il nous revient en toute honnêteté de reconnaître et saluer certaines bonnes avancées observées depuis votre avènement au pouvoir.

C’est notamment la décrispation du climat politique avec des mesures fortes comme le retour de certains acteurs politiques contraints à l’exil sous l’ancien régime ; un début effectif de la libéralisation de l’espace publique avec des manifestations qui se tiennent sans qu’il soit déploré de fortes répressions auxquelles, nous, acteurs de la société civile et ardents défenseurs de la démocratie et bonne gouvernance étaient habitués sous le régime de vos actuels alliés du Front Commun pour le Congo, FCC.

Certains médias injustement fermés ont aussi rouvert et la liberté d’expression de plus en plus garantie.

Il est aussi à noter avec satisfaction la fermeture de différents amigos et cachots de l’Agence Nationale de Renseignement (ANR) qui étaient des véritables mouroirs où les paisibles citoyens, notamment les opposants, les activistes de la société civile et des mouvements citoyens étaient régulièrement soumis à des traitements inhumains dégradants et avilissants.

Nous avons aussi salué, au début, votre détermination à lutter contre les anciennes vielles pratiques en vous engageant d’œuvrer exclusivement pour la bonne gouvernance et le respect des droits de l’homme. Votre engagement à lutter sans merci contre la corruption a aussi retenue notre particulière attention et nous vous y avons réservé tout notre accompagnement, étant donné que ce fléau reste l’un des grands maux qui gangrènent au plus haut niveau notre société et notre pays.

Il serait aussi ingrat de ne pas reconnaitre et saluer votre engagement pour le retour de la paix et de la sécurité dans les provinces de l’Est en particulier et sur l’ensemble du pays en général. Il en est de même de votre souci et promesse d’améliorer  les conditions sociales de nos compatriotes sous le drapeau.

Nous ne pouvons ne pas aussi saluer votre ferme détermination à mettre en œuvre l’effectivité de la gratuité de l’enseignement de base telle que voulu par notre charte constitutionnelle.

Excellence Monsieur le Président de la République,

Une année après, mis à part ces quelques faits si pas déclarations reconnus et mentionnés ci-haut, il est à noter que cette première année a connu aussi plusieurs ratées et ce qui reste à faire est plus grand que tout. Une année après, les espoirs et attentes qu’avaient suscité votre accession  à la magistrature suprême de notre pays s’effritent à petit feu et les déceptions se lisent de plus en plus sur les visages de plusieurs congolais, y compris ceux et celles qui ont toujours cru, trois décennies durant, au combat mené par votre parti politique, l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social, UDPS, parti cher à votre illustre père, le patriarche Etienne TSHISEKEDI WA MULUMBA. Trop de promesses et discours, mais très peu suivi d’effets.

Ces frustrations et  autres déceptions sont légions, mais permettez nous de nous atteler sur deux aspects qui nous semblent aussi importants :

  1. De votre engagement à lutter contre la corruption :

La corruption étant le plus grand mal qui ronge l’ensemble de notre société, la combattre avec énergie et abnégation reste une des voies de début de la renaissance et du développement de notre pays.

Fort malheureusement, une année durant, vous n’êtes resté qu’au niveau des simples déclarations avec tout un chapelet de bonnes intentions. Et en réalité, la corruption et son corollaire, le détournement des deniers publics et autre blanchiment des capitaux ont pris des proportions vertigineuses jamais connues par le passé.

C’est sous la première année de votre quinquennat que l’opinion publique tant nationale et internationale est presque quotidiennement scandalisés par des rocambolesques cas de détournement d’argent ne s’évaluant qu’en termes  des « millions » de dollars américains.

Il en est le cas de l’affaire de «quinze millions de dollars » dont tous les indices de détournement et des présumés coupables sont bien réunis et connus comme l’ont témoigné plusieurs rapports et informations, émanant notamment de l’inspection générale des finances. Cette humiliante affaire apparue juste quelques mois après le début de votre mandat, lequel vous l’aviez vous-même placé sous le combat de lutte contre la corruption, devrait être prise par vous comme une opportunité afin de donner un signal fort à tous ces mauvais citoyens, dirigeants à tous les niveaux, qui s’évertuent à piller la République sans qu’ils ne soient inquiétés.

La plus grande déception de tous les bons citoyens a été celle de vous voir et vous écouter justifier ce qui ne pourrait jamais l’être si réellement votre engament de lutter contre la corruption était sincère. Comment comprendre qu’en face d’un cas aussi flagrant de corruption et de détournement de l’argent du contribuable congolais que, votre Excellence se complaise à banaliser les faits et à les atténuer en parlant, non sans moindre gaucherie, de la « retro commission », d’ « un coop ». A partir de ce jour, un grand et sérieux doute a envahi le cœur de tout bon citoyen et toutes vos déclarations et autres promesses étaient désormais prises avec des pincettes.

Et comme il y a jamais de un sans deux, d’autres grotesques affaires de corruption et détournement de l’argent du peuple congolais apparaissent du jour au lendemain. Tel est le cas de ce qui conviendrait d’appeler « Yumagate » allusion faite ici à cette autre ahurissante affaire de détournement de plus de 200 millions de dollars américains. Là aussi et comme pour le précèdent cas, l’opinion est scandalisée par l’impuissance de l’autorité de l’Etat, incarnée par vous, à réprimer sévèrement tous ces cas.

Il n’y a pas que ces deux affaires, Monsieur le Président de la République. Les détournements d’argent sont légions et quasi quotidiens que ça soit au niveau national qu’à celui des Provinces.

Comment ne pas déplorer et fustiger toute l’opacité et manque de transparence dans les financements de différents chantiers lancés par votre Excellence dans ce qui  est appelé programme de « 100 jours ». Toutes ces passassions de marché de gré à gré en violation flagrante des lois de la république devraient aussi attirer votre particulière attention si réellement détermination était de lutter contre la corruption.

Presque toutes les provinces de la République ont été saignées et laissées à genoux par les différents gouverneurs qui se sont succédé au cours de la dernière législature. Des provinces presqu’en faillite généralisée avec des millions de dollars de dette dans les différentes banques. Et là aussi, comme pour les cas susmentionnés, des indices existent, mais, hélas, rien n’est fait pour traquer tous ces « kulunas en cravate » ou « criminels à col blanc » qui pillent le pays en laissant les populations congolaises dans une misère sans nom.

Excellence Monsieur le Président de la République, il est illusoire si pas utopique ou démagogique de parler de la lutte contre la corruption et détournement d’argent sans châtiment de ceux et celles qui trempent dans des telles situations et qui  sont bien connus : l’impunité nourrit la corruption et le vol d’argent du peuple congolais. Nous aurions voulu vous voir servir avec force et abnégation contre tous ces mauvais citoyens, peu importe leurs rangs et la nature de vos alliances et liens. Ce n’est qu’à ce prix qu’un autre Congo sera possible.

  1. De l’obligation d’une justice réparatrice :

Excellence Monsieur le Président de la République,

Il est de notoriété publique qu’aucune Nation du monde ne s’est développée ni élevée sans une véritable justice.

Nous sommes en train de vivre actuellement un inversement de l’ordre des choses dans notre pays. Au lieu de voir les auteurs d’atrocités et autres violations des droits humains être poursuivis et sanctionnés conformément aux lois nationales et internationales, ils sont pour la plus part gratifiés et bonifiés même des grades et autres promotions. Cette tendance n’est pas de nature à faire avancer notre pays.

Certes, les filles et fils du Congo ont l’obligation de se réconcilier et de parler un même langage pour l’émergence de notre pays, mais cela ne pourrait être possible et plus bénéfique que si la justice était rendue. Il est chimérique de demander aux bourreaux d’hier de cohabiter en toute tranquillité avec leurs victimes. S’interdire de fouiner dans le passé au nom d’une pseudo-alliance politique est une autre grosse erreur de ce début balbutiant de votre quinquennat. Il est possible de vivre votre alliance politique tout en militant pour que la justice soit rendue à toutes les victimes de la barbarie tant humaine qu’économico financières.

De nombreux compatriotes et compagnons de lutte pour la démocratie et l’alternance ont payé de leur vie pour que vous soyez aujourd’hui au pouvoir.

Ce pouvoir n’est pas seulement votre, il est notre. Il est un pouvoir à tous ces jeunes congolais du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest qui, en dépit de la férocité de la répression sous le régime de votre prédécesseur et allié, ont pu braver les gaz lacrymogènes, balles réelles, prisons, cachots, tortures atroces, exil,…en se mobilisant de partout à travers la république et le monde pour que notre démocratie ne nous soit confisquée par un individu ou groupe d’individus. Comment ne pas exiger justice pour Rossy MUKENDI, la Sœur KAPANGALA, Luc NKULULA, tous ces militants de l’UPDS incendiés dans leur siège à Limette, pour ces plusieurs anonymes et ces prêtres et autres pasteurs exilés et d’autres sauvagement fauchés ? Pour ce pouvoir, nous nous sommes tous battus et nous en sommes très jaloux ; pour ce pouvoir qui, aujourd’hui est confisqué par un petit cercle de jouisseurs autour de vous qui, ne jurent que leurs enrichissements rapides et illicites, nous ne fermerons jamais nos bouches jusqu’à ce que justice soit rendue et que les richesses du Congo profitent à toutes les filles et fils de cette grande Nation au cœur de l’Afrique.

Excellence Monsieur le Président de la République,

Face à tout ce qui précède et beaucoup d’autres à prévaloir, Tournons la page–RDC, vous recommande :

  • De procéder à des suspensions de toutes les personnalités publiques sur lesquelles pèseraient des sérieux indices d’implication dans les différentes affaires de détournement des deniers publics ;
  • De diligenter des missions d’audit dans toutes les provinces et sanctionner tous les dirigeants actuels et passés qui se serraient impliqués dans des malversations ;
  • De procéder au remplacement de tous les responsables de service de sécurité, notamment ceux de l’ANR, PNC et FARDC qui ont toujours été cités dans des rapports et autres dossiers sales ; c’est même à ce prix que vous pouvez espérer gagner la bataille pour la paix à l’Est et pour le respect des droits de l’homme ;
  • De donner des moyens conséquents aux organisations crédibles de la société civile afin que le combat contre la corruption quitte la sphère politique où se situent tous les grands corrompus, corrupteurs et détourneurs vers les petits citoyens, victimes de cette gangrène.

Excellence Monsieur le Président de la République,

Convaincu que la présente rencontrera votre patriotique attention, nous vous remercions de l’intérêt que vous accorderez à la présente et nous vous prions d’agréer, Excellence Monsieur le Président, l’expression de nos sentiments patriotiques.

Pour le Collectif Tournons la Page – Coalition de la RDC,

Jean Chrysostome KIJANA,

Coordinateur – Pays.