Notre souffrance était trop grande…

Mr. Matthieu Baguma Kameme est le porte-parole des familles de Mbobero spoliées de leurs maisons et de leurs terres. Il nous décrit leur situation et comment ils sont arrivés à la décision de porter plainte vis-à-vis de Mr. Joseph Kabila Kabange, sénateur à vie et ancien Président de la République Démocratique du Congo. (Témoignage).

Le 24 juin est arrivé

Le 24 juin 2020, c’était un jour historique pour la population victimes de Mbobero. Nous avons déposé la plainte. Après tant de souffrances et tant de négociations où les autorités nous trompaient, nous nous sommes sentis dépassés et avons vu la nécessité de recourir en justice. Nous nous sommes préparés. Ce 24 juin, pour déposer notre plainte en justice, nous avons été accompagnés par des frères qui nous aiment et qui se sont donnés : la NDSCI. Même si les autorités de l’Etat nous ont abandonnés, il y a encore des personnes qui nou aiment, nous les pauvres.

Notre recours en justice n’est pas individuel : nous sommes une population victime. Les représentants des familles victimes ont signé, plus de sept cent personnes. La plainte est arrivée dans les mains de la NDSCI à Kinshasa, pour être déposée à la Cour de Cassation. En ce jour-là, il y avait une grande agitation à Kinshasa, mais nos frères là-bas se sont donnés jusqu’à la déposer.

Nous avions préparé la copie à déposer à Kavumu, le parquet qui a compétence sur nous, et nous l’avons déposée en même temps, correspondant à 13 heures d’ci à Bukavu. Nous avons reçu les accusés de réception. Nous remercions le Seigneur : peut-être, en voyant que nous sommes arrivés jusque-là, il continuera à nous aider.

Ce n’est pas par mépris

Si nous sommes allés en justice, ce n’est pas parce que nous méprisons Mr. Joseph Kabila ni pour lui manquer de respect : nous n’aurions pas voulu, nous avons été obligés à le faire. Si nous avions voulu le porter directement en justice, nous l’aurions fait immédiatement, sans attendre quatre ans. Mais à cause du respect et de la confiance que nous avions que notre père, le père de la Nation, serait retourné sur ses pas, aurait eu compassion, nous avons souffert d’abord pendant tous ces quatre ans.

Nous avons toutefois vu que rien ne changeait : on nous dit qu’il avait envoyé une personne pour traiter du problème. Quand nous sommes allés vers elle, nous avons reçu des promesses à plusieurs reprises, sans suite. Nous avons parlé avec maman Olive, son épouse, à l’Hôtel Panorama : elle s’est montré vraiment une maman compatissante, elle est allée. Je ne reviens pas sur toute l’histoire. Elle a amené trois personnes, qui ne sont pas de victimes directes, en laissant à côté les vraies victimes et les vrais mandataires. Ces trois personnes n’avaient pas rendu compte aux victimes.

Nous avons accueilli le pasteur Théodore Mugalu, Chef de la Maison Civile de M. Kabila, le Ministre des Affaire foncières Me Lumeya… depuis plus d’une année on a préparé un cahier de charges resté jusqu’à présent sans réponse. Alors nous nous sommes dit : « Le père comprendra que nous avons attendu longtemps. Allons en justice : peut-être celui qui jugera de notre cas aura compassion, afin que nous, les paisibles paysans, nous puissions être remis dans nos droits ».

Ainsi, le 24 juin nous sommes allés déposer cette plainte, mais nous ne l’avons pas fait par mépris ou par haine, ou pour dire que nous n’aimons pas Kabila et sa famille. Nous les aimons, jusqu’à présent. Kabila est l’homme très respectable de ce pays, qui nous a gouverné pendant 18 ans, il est sénateur à vie et le sénateur est la personne respectable.

Malgré cela, nous avons pris cette décision en voyant que les difficultés étaient trop grandes : on viole une fillette, une maman, on tue des personnes…

Des personnes dont les maisons sont restées dans l’enclos de notre ancien Président ne peuvent plus ensevelir leurs morts, alors que nous, à l’intérieur, nous ensevelissons nos morts à côté ou dans la cour de nos maisons, nous n’avons pas de cimetière. Papa Maurice Nyamushosi et papa Mshamalirwa avaient perdu chacun un enfant ; pour avoir la permission de les ensevelir à côté de la maison, il a fallu que les jeunes se battent. Le 24 juin, alors que nous venions de déposer la plainte à Kavumu, Mr. Karubandika a trouvé que sa nièce, une fillette d’environ 10 ans, venait de mourir. Pendant les démarches pour obtenir la permission de l’ensevelir à côté de la maison, le corps est resté deux jours sans sépulture et commençait à pourrir ; enfin il a été enseveli ailleurs.

Après tant de démarches et d’attente

Que les gens du monde entier comprennent nos larmes. Qu’ils ne pensent pas mal de nous en disant que nous avons méprisé l’ancien Président ou sa famille ou que nous voulons lui nuire : pas du tout !  Nous ne sommes pas des rebelles. Nous continuons à aimer Kabila, c’est l’ancien père de notre Nation, mais la misère a passé les limites. Nous sommes allés chez les autorités provinciales, qui ne nous ont pas accueillis. Nous sommes restés seuls et nous avons pensé de déposer notre plainte. Nous demandons maintenant que la justice fasse son travail : qu’elle vienne voir la situation. Nous savons que ce que nous avons dit est vrai, et celui qui viendra le verra.

Fin janvier 2016, ils ont détruit nos maisons, ils ont détruit l’hôpital, les malades ont fui, le sérum attaché… Deux ans après les premières démolitions du 31 janvier 2016, on a démoli d’autres maisons. Depuis tout ce temps, si nous étions des gens brutaux, nous serions déjà partis immédiatement en justice. Mais nous avons supporté, nous avons attendu. Pendant le temps que l’Hon. Joseph Kabila était au pouvoir, nous avons pensé qu’il avait beaucoup de travail et qu’il manquait le temps pour venir. Quand il a quitté le pouvoir, nous nous sommes dit : peut-être maintenant il s’est reposé et pourra venir échanger avec nous comme ses enfants, mais il n’est pas arrivé. Beaucoup de fois nous l’avons invité venir parler avec nous. Il a envoyé des personnes avec lesquelles nous ne nous sommes pas compris.

Ce que les représentants de Mr. Kabila et de son épouse – elle-même était là – ont fait à Bukavu, dans la salle Kaningu, à la fin d’avril 2019, était honteux. Au lieu de nous rencontrer, ils ont fabriqué des victimes membres de partis politiques. Ils ont pris et instrumentalisé trois de chez nous, alors que la population compte plus de trois mille personnes. Ils nous ont promis de nous donner 8 ha – et ce n’était pas 8 ha – et 80.000 $ pour seulement huit personnes, les huit mandataires. Nous avons refusé : si je restais avec un hectare et 10.000 $, pendant que quelqu’un à coté de moi souffre, quel bonheur aurais-je ?

En tant que porte-parole des victimes, ils m’ont fait cette proposition, mais nous n’avons pas accepté. Si on ne considère pas toute la population ce serait de la corruption, or nous ne pouvons pas prendre la corruption sur le sang de nos frères. Le 2 mai, nous avons déposé notre cahier de charges auprès du Pasteur Mugalu, chef de la maison civile du Président Kabila.

Une ferme dans nos champs

Nous avons été méprisés et nous avons dit : supportons. Nous avons été frappés et conspués par les militaires, nous avons supporté. Mais aujourd’hui, là-même où ils ont démoli nos maisons, ils ont commencé à planter les haricots, les tomates, les choux, les bananes, les moissonnent et nous voyons, et ils les amènent en ville. Cette ferme, ils l’appellent « Ferme Espoir ». Ils ont passé un communiqué à la radio en invitant les gens de la ville et des pays voisins à venir les acheter.

Nous avons faim et nous voyons qu’ils moissonnent dans nos champs. Nous manquons des moyens pour acheter et d’ailleurs, comment pourrions-nous acheter ce qui vient de nos champs, les produits du sang ? C’est pourquoi nous nous sommes dit : « C’en est trop ».

Ces champs sont cultivés par des gens venant de Kabare et de plus loin, à cause de la famine. Les mamans de Mbobero avaient refusé de travailler dans ces champs qui étaient les leurs, mais certaines, pour ne pas laisser que leurs enfants meurent de faim, acceptent d’y aller. Elles acceptent de travailler de 6h00 à 18h00, pour 3.000 FC (1,5 $ environ), sans pouvoir amener chez elles quelques haricots ou des feuilles de haricots, des morceaux de bois. C’est vraiment blessant.

Les hommes de Mbobero s’en meurent

Ce n’est pas que nous étions riches : nous étions pauvres, mais non comme aujourd’hui. Ils nous ont fait reculer : tu avais une maison, on l’a démolie ; tu avais commencé une activité, tu ne sais plus quoi faire ; des enfants n’étudient plus, les mamans ne font plus de commerce.

Pour ce qui est des hommes, on en voit qui sont devenus comme muets dans leur abri, ne bougent plus. Je prends le cas de Fidèle Bisimwa, auquel on a détruit la maison : il n’entend plus rien, ne dit plus rien, c’est comme s’il ne connaissait pas les gens…

Les hommes qui connaissent un métier vont en ville, mais ils ne trouvent rien. Certains sont allés à la pêche loin, jusqu’à Kalemie, d’autres casser les pierres à Birava, d’autres à la recherche de l’or a Luhihi…, pour des salaires de misère. D’autres passent la journée en jouant au « sombi » ou bien, pour oublier leurs problèmes, ils se droguent avec des boissons fortement alcoolisées que l’on vend à 200-300 FC, qui détruisent leurs corps, surtout qu’’ils sont sous-alimentés.

C’est ainsi qu’à Mbobero actuellement les deuils parmi les hommes victimes sont nombreux. Tu étais avec quelqu’un le matin et à l’après-midi on te dit : « Il est mort ». Mort de quoi ? Peut-être de cette drogue, peut-être dépassés par les soucis.

Fierté et regret

C’est ainsi que nous sommes arrivés à la décision de porter plainte. Mais nous, ses enfants, les victimes, nous ne pouvons pas être contents de comparaitre en justice avec le Président.  Kabila est père, respectable. En tant que père, il devrait se demander : « Comment pourrais-je m’affronter en justice avec mes enfants ? ». Jusqu’à présent nous l’attendons. S’il vient, nous l’accueillerons. S’il veut que nous parlions, parlons. S’il veut que nous comparaissions en justice, nous allons comparaitre, pourvu que le respect des droits revienne à Mbobero.

Le 24 juin 2020, c’était de la fierté de pouvoir nous défendre, la joie pour être arrivés à cette action, mais aussi de la tristesse, parce que nous n’aurions pas voulu en arriver là-bas. D’un côté on a fait un pas de l’avant : on a laissé tomber la peur. Quand tu sens qu’il est temps que tu te défendes, parce que tu as souffert assez de temps, tu sens la fierté. De l’autre côté on se dit : si j’étais à sa place de ce père, est-ce que je pourrais aimer que cela m’arrive ? C’est honteux qu’un enfant dépose plainte contre son père. C’est pourquoi nous ressentons fierté et tristesse.

Le 24 est le début du commencement. Si possible, nous continuerons, parce que nous savons que Dieu est grand juge et premier avocat, et nous avons la foi que Dieu écoutera les larmes de 3000 personnes, ne nous abandonnera pas. Nous continuerons à prier et nous continuerons avec notre sang froid jusqu’à la fin, même si nous restions peu.

Nous sommes des pauvres et ne pouvons arriver nulle part, mais nous demandons aux gens du monde entier de nous venir en aide : si nous ne trouvons pas justice dans notre pays, que nous puissions aller aux instances internationales. Nous demandons aux Organismes internationaux de nous donner un peu de vivres : bien sûr, ce n’est pas notre objectif, parce que les vivres se terminent, mais cela nous aiderait. Au moins, le jour où une personne reçoit cela, ce jour-là elle ne mourra pas. Que ces organisations collaborent avec la NDSCI et son Président, Jean-Chrysostome Kijana et avec « Tournons la page » pour qu’ils nous aident à arriver à retrouver nos droits. Et que, maintenant, ceux qui nous ont maltraités s’arrêtent : qu’ils attendent le verdict.

Bukavu, le 26 juin 2020.