Nous les femmes de Mbobero sous occupation depuis quatre ans…

Mme Josiane Nankafu est l’une des mamans de Mbobero (Sud-Kivu, République Démocratique du Congo) dont la maison a été détruite par les hommes de l’ancien Président Joseph Kabila Kabange, sous prétexte que la terre lui appartient. Voici son témoignage sous format d’interview, délivré le 27 juin 2020.

Maman Josiane, qu’est-ce que vous avez vécu en ces années à Mbobero ?

Depuis 1996, j’habite à Mbobero, chez moi. Je suis maman de neuf enfants et j’ai trois petits-enfants. Nous habitions là-bas sans problème, dans une maison en bois. Début février 2018, nous avons vu arriver dans notre village beaucoup de soldats, comme s’ils allaient à la bataille. Ils ont commencé à démolir nos maisons. Le 8 février, quand ils ont détruit la mienne, j’étais partie au champ semer les haricots. Quand je revenais, mes enfants sont venus vers moi en disant : « Maman, ils ont démoli notre maison ! ». Je suis descendue et en effet j’ai trouvé que notre maison était déjà par terre. Policiers et militaires avaient emporté tout ce qu’ils pouvaient prendre : casseroles, assiettes, tout ce qui de beau se trouvait à la maison. En misère, nous avons quitté le lieu avec quelques bagages sur la tête et les enfants, sans savoir où aller. Un homme nous a offert dans sa maison une chambre pour moi, mon mari et sept enfants : deux garçons et cinq filles.

Nous n’avions jamais vécu un malheur si grand et nous nous sommes demandés comment vivre tous en cette unique chambre. Mon mari a dit : « Sept enfants dans une seule chambre avec leur maman ! Je ne peux pas vivre ainsi ! ». Il est parti chercher un travail durant la nuit, et il est devenu sentinelle dans une école. Avant, le matin à 5h30, je partais dans mon champ cueillir les feuilles de manioc, je les mettais dans un sac et je partais au marché de Mashinji, en ville ; je trouvais ainsi une assiette de farine, une petite boite d’huile, et les enfants mangeaient. Maintenant je n’ai plus rien : nous vivons dans la misère, sans savoir où aller. Et le patron de la chambre commence à nous dire qu’il est fatigué de nous accueillir.

La personne qui nous a détruit nos maisons a fait une injustice, a agi sans passer par la justice, nous a opprimés, a détruit nos maisons comme si nous étions des animaux. C’est ainsi que je vis une vie de souffrance. J’avais deux maisons, que mon mari avait bâties, et je mendie maintenant une place pour dormir. L’habit que je porte, c’est une aide des chrétiens. Les enfants souffrent : c’est comme s’il n’avaient plus le droit d’étudier, comme si nous n’étions plus des Congolais. En considérant la vie que je mène maintenant, je me demande : « Je n’ai pas de maison, mon mari n’a pas la possibilité d’en trouver une autre ailleurs : de qui serai-je hôte, en ce monde ? ».

Avant que votre maison soit détruite, personne ne vous avait informé de ce projet ou demandé de la vendre ?

Personne n’est passé chez moi pour me demander de vendre, personne n’est venu me dire : « Vous n’êtes pas chez vous ». Le 8 février 2018, nous nous sommes réveillés à 5h30 : le village était rempli de soldats et ils ont commencé à démolir. La parcelle où j’étais m’appartenait, je l’avais achetée chez Mr. Lufungulo Célestin, qui l’avait reçue par document écrit de Mr. Michaux. Ce dernier avait laissé à lui, comme aux autres travailleurs, un terrain comme décompte final, parce qu’il n’avait pas le moyen de les payer. J’ai le document du cadastre de Kabare de 1996. Comme ils avaient dit à Kabare de faire un document en ville, j’avais commencé ces démarches et il me restait une petite somme à donner pour obtenir tous les documents.

Comment les autres femmes – mamans, filles – de Mbobero ont-elles vécu pendant ces quatre années, depuis les premières destructions du 31 janvier 2016 ?

Nous avons beaucoup souffert. Avant qu’ils détruisent les premières maisons le 31 janvier 2016, les militaires étaient déjà dans le quartier depuis 2010 et ont commencé à violer nos filles et nous les mamans. L’une de nous, enceinte de trois mois, a été violée par quatre Gardes républicaines alors qu’elle venait de son champ où elle avait cherché du bois, et elle a avorté. Les Gardes ont couché avec beaucoup de nos filles, souvent mineures, ont laissé beaucoup d’enfants dans notre village et sont partis. Nous craignons que ces enfants, une fois qu’ils auront grandi, ne deviennent des ennemis de la population.

Le peu d’argent avec lequel nous faisions un petit commerce, les militaires l’ont pris quand ils ont détruit nos maisons. Que pouvions-nous faire devant le fusil ? Ainsi nous sommes restées sans rien. Il y a des mamans qui dorment derrière une toilette. D’autres habitent dans la cuisine de quelqu’un, dans la cendre : elles tournent autour de cet endroit sans porte ni fenêtre avec leur mari et leurs enfants. Cela depuis quatre ans pour certaines et pour d’autres depuis deux ans.

Ils nous ont attaquées de tout côté. Nous sommes des mamans chrétiennes, qui ont reçu le sacrement du mariage : notre vie de mariage ils l’ont abimée, parce que nous ne vivons plus ensemble. Ils nous ont séparés, ils ont séparé ce que Dieu avait uni. Nos filles aussi souffrent. Même si quelqu’un voulait les fiancer, un autre lui dira : « Vas-tu fiancer une fille qui n’a même pas de maison ? ». Nous avons été méprisées jusqu’au bout.

Si l’Hon. Joseph Kabila et sa femme Mme Olive Lembe étaient ici devant vous, qu’est-ce que vous leur diriez au nom des mamans de Mbobero ?

Je dirais à Mme Olive : « Aie un cœur de compassion ». Ainsi elle comprendrait qu’en ce qu’elle a fait elle s’est beaucoup éloignée de la loi des humains. Qu’elle interroge sa conscience, qu’elle prenne conscience que ce qu’elle nous a fait était une action d’animal, non pas une action à faire à des êtres humains. Vraiment, cette maman nous a fait beaucoup souffrir, nous a causé une blessure au cœur qui continue à saigner et à s’infecter. Nous ne pouvons même plus nous appeler des mamans, nous sommes méprisables : quand on vit chez autrui dans une unique chambre avec les enfants… Si elle retourne à un cœur compatissant, elle comprendra devant Jésus ce qu’elle a fait. Qu’elle fasse rentrer chacun chez soi, qu’elle rende à chacun ses droits. Nous ne demandons rien d’autre.

Pendant ces quatre ans, n’y a-t-il pas eu des autorités qui vous ont soutenues ?

Personne ne nous a soutenus, sauf Kijana Jean-Chrysostome, président de la NDSCI. Lui seul arrive pour nous consoler, nous aider, nous donner courage. Ce papa vraiment nous prend dans ses bras comme une maman prend son enfant. Les autres nous trompent : nous allons dans un bureau, ils nous disent : « Nous comprenons, je viendrai vous aider ». Nous attendons et jusqu’à présent nous n’avons vu personne. Le Gouverneur actuel, ni le précédent, ne sont jamais arrivés chez nous.

Vous êtes chrétienne : à votre avis, qu’est-ce que Dieu pense de votre situation ?

Je sais que le Seigneur seul reste pour essuyer nos larmes, parce que nos larmes sont beaucoup ! Nous avons dérangé et supplié le Seigneur chaque jour. Mais je suis sûre qu’un jour il les essuiera. Il n’y a aucun autre endroit où nous pouvons trouver réconfort. Nous avons l’espoir qu’un jour le Seigneur nous rendra notre droit et nous pourrons retourner sur notre terre de Mbobero, chacun à sa parcelle, comme la loi le demande.