Nous resterons fermes dans la recherche de nos droits…

Mr. Joseph Zahinda est le Président victimes des spoliations de maisons et de terres et de tant d’autres abus qui se sont passés à Mbobero, village à 10 km de Bukavu, au Sud-Kivu, en République Démocratique du Congo. Après avoir déposé la plainte collective au Parquet de Kavumu, le 24 juin 2020, Mr. Zahinda exprime la souffrance et l’espoir de sa population.

Quelle est la situation de la population de Mbobero dont on a démoli les maisons et arraché les terres ?

Nous, habitants de Mbobero victimes des spoliations, nous souffrons beaucoup depuis désormais quatre ans : les premières démolitions ont été faites le 31 janvier 2016 et les secondes le 8-10 février 2018. Ils ont démoli nos maisons, ont pris nos champs, ont tué certains parmi nous et commis d’autres violations des droits humains. Nous avons été privés du droit à vivre en liberté. On a violé des mamans, des filles, même mineures ; même des hommes ont été violés par des hommes. Même ensevelir une personne aujourd’hui, pour ceux qui sont restés dans l’enclos « présidentiel », il faut le faire la nuit. Le traumatisme se rencontre chez les enfants et chez les adultes et nous ne savons plus vers où aller. Les difficultés sont au-delà de toute mesure. Les familles qui nous ont accueillis commencent à nous chasser et à jeter nos choses dehors. Nous avions prévu d’installer un camp, mais le confinement ne nous l’a pas permis jusque-là.

Quelles démarches avez-vous entrepris pour retrouver vos droits ?

Quand nous avons pris la décision d’appeler l’ancien Président Joseph Kabila pour lui demander : « Quand quelqu’un achète un champ, ne peut-il pas demander comment les personnes qui y habitent se trouvent là-bas ? », nous avons été traités comme des animaux et il n’a même pas voulu que nous parlions avec lui. Sa femme, Mme Olive Lembe, nous a appelés le 30 avril 2019, en disant que nous devions converser à ce propos, mais, au lieu de nous écouter, elle nous a fait fusiller : les Gardes ont tiré, un homme a eu le bras fracturé par un coup de balle et est encore souffrant. Nous nous sommes sauvés.

Ensuite, ils ont convoqué de fausses victimes à la Salle Kaningu afin qu’ils mettent leurs signatures sur des accords. Mais Dieu ne rejette pas les siens. Le 3 mai ce Père de la nation nous a appelés encore à la salle de l’hôtel Panorama. Nous lui avons transmis notre cahier de charge, concernant 227 maisons démolies, avec un hôpital moderne, et comment nous devions être dédommagés. Nous avons marché aussi jusqu’à l’hôtel Orchyde, où l’épouse de l’ancien Président nous a promis que nous aurions une solution. Mais jusqu’à présent la solution n’a pas été donnée.

Nous avons alors décidé de porter plainte vis-à-vis de l’ancien Président, et l’avons déposée le 24 juin 2020, afin que notre droit soit considéré par les autorités du pays et aussi par la Communauté internationale. Nous attendons le moment où nous comparaitrons avec lui et nous serons tous écoutés. Voyons si le Seigneur peut nous aider afin que nous récupérions notre droit.

Les autorités au-dessous de l’ancien Président vous ont-elles aidés ?

On nous dit que l’ancien Président a acheté ce terrain comme individu, comme un citoyen quelconque. Mais les autres autorités ont considéré ce terrain comme « terrain du Président », c’est pourquoi elles ont enlevé leurs mains du dessus de nous, en disant qu’elles craignent de nous aider avec une déclaration ou de la nourriture. Aucune autorité ne nous a approchés. Les réfugiés ont le droit à l’aide, mais nous n’avons rien reçu d’elles.

Les chrétiens, oui : ceux du doyenné de Kabare et de la paroisse de Bagira, la Caritas diocésaine, les Sœurs de l’Usuma. Les Pères Barnabites de notre Paroisse ont acheté des cahiers pour tous nos enfants, 460 élèves, pendant l’année 2018-2019. Cette aide est importante et en tant que Président des victimes j’exhorte tous ceux qui entendent notre situation à continuer à nous aider, parce que la famine aujourd’hui peut nous amener sous terre.

En même temps, l’aide en elle-même ne peut pas acheter la terre, ni construire une maison. Elle peut permettre d’avoir la nourriture, des habits, des casseroles…. Or, la nourriture, il faut la cuire là où une personne habite ; l’habit demande qu’on l’endosse en se réveillant dans sa maison ; les casseroles, il faut les utiliser là où l’on habite… L’aide dont nous avons surtout besoin est de voir comment nous pouvons récupérer nos droits, pour que nous puissions être contents avec nos enfants. Il y a des défenseurs des droits humains, de la NDSCI, qui nous ont aidés. Ils n’ont pas de moyens, mais ils ont plaidé pour nous, jusqu’à faire parvenir nos doléances partout. Nous ne pouvons pas oublier de les remercier. Avec leur accompagnement, le 24 juin 2020, nous avons déposé la plainte à de hauts niveaux, à Kinshasa et Kavumu, et nous continuerons à plaider pour ces droits jusqu’au bout.

Ce jour-là, quand vous avez déposé la plainte, quel était votre état d’esprit ?

C’était la tristesse et la peur, parce que, partout où nous avions fait parvenir nos doléances, les autorités nous avaient dit que nous ne pouvions pas porter plainte vis-à-vis de l’ancien Président. Après tant de démarches sans issues, libérés de la peur, nous nous sommes dit : « Que ce jour, même s’il faut mourir, arrive, parce que la souffrance a dépassé toute limite ». Avec tristesse nous nous sommes donnés pour parvenir à savoir pourquoi il piétine nos droits.

Haïssez-vous Kabila et son épouse ?

Non, nous ne les haïssons pas. Peut-être c’est lui qui nous hait, parce qu’un être humain n’est pas un oiseau. A un oiseau, tu peux détruire le nid, et lui ira le reconstruire sur un autre arbre. Mais si tu arraches à quelqu’un sa terre et tu ne lui prépares pas un autre endroit où habiter, cela signifie que tu le hais : tu ne veux pas qu’il vive. C’est d’ailleurs le tuer.

Nous voudrions savoir pourquoi il a haï les gens de Mbobero, qu’est-ce qu’ils lui ont fait de mal. Aujourd’hui beaucoup d’habitants de Mbobero manquent de maison, de paix, d’un endroit où ensevelir un mort. Ils manquent même de la possibilité d’élever une chèvre. Quand il est arrivé s’installer chez nous, nous avons pensé : « Un homme important vient habiter chez nous, nous aussi nous vivrons bien : nous ne manquerons pas d’électricité, d’eau, d’un dispensaire bien équipé… ». Mais même l’hôpital qui était là a été détruit, même les personnes qui y étaient soignées il les a haïes… Qu’il nous dise pourquoi il nous a haïs jusqu’à ce point.

Avez-vous un mot à ajouter, en tant que Président des victimes ?

Les gens m’ont confié cette tâche et j’accepte de plaider pour eux, parce que moi-même je suis victime comme eux. J’accepte de les aimer comme je m’aime moi-même. La tristesse que j’ai dans mon cœur, eux aussi l’ont et je me donnerai pour voir si ces personnes peuvent un jour retrouver leurs droits et moi avec eux.

Mais, seuls, nous ne pouvons rien : je demande à tous ceux qui nous écoutent d’unir leurs forces aux nôtres. On dit que la RD Congo est un Etat de droit et je vois que c’est le moment où Dieu se souvient de ses gens et peut faire pour nous des choses meilleures que dans le passé. Je dis aux gens qui sont en train de souffrir de persévérer : le Seigneur ne nos abandonnera pas.  Les Israélites ont souffert pendant quatre cent ans et enfin ils ont traversé le désert ; ils ont rencontré des scorpions et des serpents qui ne les ont pas mordus, parce que le Seigneur était avec eux. Nous aussi, même si nous mourrons sans voir nos droits reconnus, l’histoire reste pour nos enfants et les enfants de nos enfants. C’est pourquoi je dis : ne nous abandonnez pas dans nos souffrances : aujourd’hui c’est nous, demain ce seront d’autres. Merci !

Bukavu, le 27.6.2020.