Vivre et mourir dans l’enclos de l’Hon. Kabila

Mr. Karubandika vit dans l’enclos que l’Hon. Kabila a construit pour entourer le terrain qu’il considère sien. Sa maison fait partie d’une soixantaine de maisons qui auraient dû être détruites le 20 avril 2018, mais qui sont restées grâce à l’opposition de tant de personnes à Bukavu et ailleurs. Vivre dedans, toutefois, est tout un défi. Voilà son témoignage du 25 juin 2020.

Qu’est-ce qui s’est passé en ces jours ?

Hier matin tôt, le 25 juin 2020, alors que j’étais encore au lit, ma femme est sortie de la maison et trainait à rentrer. Elle m’a dit qu’elle avait entendu des militaires dire entre eux que c’est nous qui avions pris leurs tomates dans les champs. J’ai sursauté et, sorti moi aussi, je les ai entendus dire : « C’est Karubandika qui prend nos tomates ». « En êtes-vous sûrs ? – leur ai-je dit -. Qu’est-ce que je ferais de vos tomates ? Vous les avez plantées quand j’étais ici, vous prenez mon eau pour les arroser et vous ne me permettez plus de puiser à mon robinet, alors que c’est moi qui ai acheté les tuyaux et payé l’abonnement à la REGIDESO ».

Ils sont entrés un moment dans le champ et moi je suis rentré à la maison. Ma femme m’a dit : « Eloigne-toi un peu, parce qu’il se peut que ce ne sont pas les tomates qu’ils cherchent mais toi ! Car chaque jour ils disent : ‘où est Karubandika ?’ ». Je suis parti en babouches et je ne suis plus rentré à la maison le soir. Quand une babouche s’est rompue, j’ai continué pieds nus. En m’arrêtant, je me suis aperçu que j’avais oublié mon téléphone. J’ai demandé à la personne qui m’abritait d’aller chez moi voir la situation. L’homme a trouvé que chez moi il y avait plein de monde : des gens, des soldats, des véhicules.

Les militaires disaient : « C’est Karubandika qui a volé les tomates ! ». Les gens autour leur disaient : « Qu’est-ce qu’il vous a fait ? Il n’a pas de problème avec les gens et chaque jour vous chantez son nom. Est-il le seul habitant de Mbobero ? Si vous touchez à lui, vous nous touchez aussi dans l’œil ! ». Les militaires sont restés là-bas en train de me chercher, d’autres sont allés en moto me chercher dans tout Mbobero.

Je me suis enfermé dans ma cachette ; les mamans qui étaient dehors assuraient ma sécurité. Ma fille est arrivée et m’a dit de ne pas rentrer à la maison parce que les militaires disent que, s’ils me voient, ils ne savent pas ce qu’ils me feront. J’ai dit : « Le Seigneur prendra mes défenses ». Ni moi ni mes enfants nous n’avons touché à leurs tomates ni ne sommes entrés dans leur champ. Ils m’ont arraché mon champ. Quand je balaie dans ma maison, je ne sais pas où jeter les déchets : je les garde à la maison ou bien je les mets dans un sachet et ma femme les jette quelque part quand elle sort. J’ai dit alors à mon enfant de rentrer à la maison et d’y rester enfermée avec toute la famille et de chercher comment me faire parvenir le téléphone. Quand je l’ai reçu, j’ai informé les membres du Comité de mon problème.

Comment voyez-vous donc votre situation ?

A plusieurs reprises j’ai déjà dû fuir et me cacher : je ne sais pas pourquoi ils continuent à me rechercher, je pense qu’ils veulent que je quitte le Comité et que je trahisse ainsi mes amis. Mais je l’ai déjà dit : « S’il faut mourir, je mourrai ici, où mon père m’a laissé ». Mon père est mort à 83 ans, il n’a jamais volé les biens d’autrui. Et il ne nous a jamais dit que notre champ ne nous appartient pas.

Tout à fait à coté de ma maison, les hommes de l’Hon. Joseph Kabila ont érigé un mur en pierres et ciment d’environ 8 m : s’il y avait un tremblement de terre, il tomberait sur nous. Je ne peux même pas faire l’élevage de cobayes ou de poules à la maison. Pour entrer et sortir de l’enclos, je fais un long trajet où il n’y a que des militaires. Le soir, pas de sortie ni d’entrée. Je commence à demander au Seigneur que l’aube arrive et que je puisse me lever. Nous puisons l’eau chez nos voisins, parce qu’ils se sont appropriés de mon robinet. Nous sommes coincés dans nos maisons : je ne peux pas arracher une herbe à l’extérieur, un enfant ne peut pas jouer dehors. Heureusement, notre toilette est à l’intérieur de notre enclos. Mais si elle se remplit, impossible d’en creuser une autre. Ils veulent me déséquilibrer, afin que moi-même je décide de quitter. Mais moi, je ne veux pas sortir.

Vous êtes l’une des 47 familles qui vivent dans l’enclos de l’Hon. Kabila. Les autres aussi sont dans la même situation ?

Oui. Mais les militaires pensent que c’est moi qui les encourage à rester, moi qui vais faire le plaidoyer chez les autorités et donc c’est moi qui suis poursuivi. Les militaires arrivent à l’imprévu et nous secouent pour que nous quittions. Nous n’avons plus de champs. Trouver l’eau, la nourriture, c’est un problème : je peux dire qu’on peut mourir de faim.

Les enfants sont dans des conditions pitoyables, mal habillés. Les papas n’ont pas de travail et n’ont pas où aller. On peut entrer dans l’enclos pendant la journée, et si on traine dehors, il faut chercher à entrer sans être vu. S’ils te voient, ils disent : « C’est toi qui vas nous dénoncer à tes amis, ainsi ils viendront nous tuer ici », et ils commencent à te frapper du bâton. Ainsi, nous ne savons pas que faire.

Moi et ma parenté, nous habitons vingt-cinq maisons. Et si on ajoute les autres maisons dans l’enclos, on peut arriver à la soixantaine. Près de nous, les champs qu’on nous a arrachés et où ils cultivent les tomates, le manioc, les haricots, les bananes, le maïs, les patates. Au moins les réfugiés reçoivent une aide ; nous, aucune. Nous sommes arrivés à dire que si au moins ils avaient démoli nos maisons comme ils l’ont fait avec les autres, ce serait mieux. Car nous qui sommes restés dans l’enclos nous avons peur qu’une nuit ils ne viennent nous tuer dans nos maisons.

Vous vous demandez où ensevelir vos morts…

Au mois de mai 2020, notre voisin Shamalirwa a perdu son enfant. Nous avons commencé à creuser pas loin de la maison pour l’ensevelir, selon notre coutume. Arrivés à un mètre de profondeur, il fallait creuser un autre mètre. Le Lieutenant des Gardes est arrivé et nous a demandé : « Qui vous a donné la permission de creuser ici ? ». « L’un de nos enfants est mort et nous voulons l’ensevelir. » « Et voulez-vous l’ensevelir ici ? » « Oui, ici, au Bushi, là où la personne nait, c’est là où il faut l’ensevelir, à côté de ses ancêtres ». « Vous n’avez pas de permission d’ensevelir ici. C’est l’enclos de maman Olive, vous êtes devenus ses locataires. » « Si quelqu’un est locataire, n’a-t-il pas un document qui le témoigne ? Celui qui lui loue la maison dialogue avec lui et ils prennent des accords. Or, nous n’avons pas encore vu celui dont nous serions les locataires, ni n’avons pris avec lui aucun accord. Vous profitez du fait que nous sommes pauvres pour nous maltraiter. C’est un corps que vous entourez, l’esprit est déjà auprès de Dieu. Mais un jour vous aussi vous connaitrez la souffrance. » Alors ils nous ont ordonné de remplir à nouveau le trou. Nous avons répondu : « Notre coutume le défend : on ne peut creuser et remplir à nouveau le trou sans y avoir mis les dépouilles. Si vous voulez, faites-le ». Ils sont partis et sont revenus après dix minutes en disant d’ensevelir. Et nous avons enseveli l’enfant. Je me suis décidé d’abandonner la peur : d’ailleurs, nous sommes déjà morts depuis longtemps.

Qu’est-ce qui s’est passé lors du deuil que vous avez récemment eu dans votre famille ?

Le mercredi 24 juin, jour du dépôt de la plainte, arrivé à la maison, on m’a dit que ma petite nièce venait de mourir. C’était une fillette de 12 ans, malade depuis longtemps. Nous avons prié longuement. Puis j’ai appelé dehors les hommes : « L’enfant est morte à 14h00. Impossible de l’ensevelir maintenant, la nuit va tomber. Nous ferons une cotisation pour acheter un cercueil et nous l’ensevelirons demain matin. J’irai dire aux militaires qui nous entourent que nous avons eu un deuil ». Je suis allé chez le Lieutenant des Gardes : « Nous venons de perdre un enfant et nous voulons l’ensevelir demain ». « D’accord », a-t-il répondu. Je suis rentré chez nous. Peu après, le Lieutenant m’a fait appeler : « Un ordre est venu de Kinshasa selon lequel l’enfant ne peut pas être ensevelie dans cet enclos ». « Où pouvons-nous l’amener ? ». « Amenez-la à la commune (d’Ibanda, à Bukavu), cherchez son attestation et ensevelissez-la là-bas. » Je lui ai répondu : « Nous sommes dans le territoire de Kabare : un corps ne peut pas quitter le territoire et aller à la commune, c’est interdit. Si je faisais comme vous dites, au territoire de Kabare on me dirait que c’est moi qui l’ai tuée. Les grands-parents de cette enfant sont ensevelis ici, elle est née ici, et c’est ici qu’elle doit être ensevelie. Elle est morte depuis hier, il faut donner repos à son corps ; son esprit, Dieu l’a déjà accueilli. Quel est le problème, si l’on ensevelit l’enfant ? ». « Maman Olive refuse qu’on ensevelisse dans son enclos. » Des larmes de douleur et de colère me coulaient sur le visage : « Commandant – lui ai-je dit -, ce que nous faisons, concerne ce monde. Cette terre, je ne partirai pas de ce monde avec, et vous non plus. » « Tu me réponds mal ! ». « Non, mais la souffrance outrepasse les limites. Qu’est-ce qu’il faut pour ensevelir un enfant ? ». Après avoir appelé au téléphone, l’homme a confirmé : « Karubandika, va ! Les autorités refusent ». Je suis resté auprès de notre enfant, en me disant, abattu : « Que vais-je faire ? ».

Le lendemain matin, le Lieutenant est venu et il m’a dit : « N’avez-vous pas encore pensé ? ». « Que devais-je penser ? » « Les autorités ont déjà parlé. » Pendant que nous parlions, j’ai vu le convoi des soldats arriver à toute vitesse, suivi peu après par un véhicule blanc. Des civils sont sortis, hommes et femmes. De près de l’enfant, quelqu’un est venu me dire : « Prends courage ! L’enfant est déjà morte, et nous ne voulons pas que tu meures aussi ». Je suis resté dans notre enclos. On m’a dit : « Ils disent qu’ils vont amener l’enfant ». « N’acceptez pas. Ou, s’ils le prennent, ne l’accompagnez pas ». Alors ils ont eu peur : « Nous ne pouvons pas emmener l’enfant sans ses parents, on pourrait dire que nous l’avons tuée ».

Il était désormais 16h00. Un homme qui habite hors de l’enclos a dit : « Je peux l’ensevelir chez moi ». Les personnes venues en voiture ont donné 200$ de la part de maman Olive, destinés à celui qui aurait donné la place et pour couvrir les dépenses de ce deuil. L’enfant a été transportée chez cet homme et a été ensevelie ; l’homme a pris 50 $, le reste a servi pour couvrir les dépenses du cercueil et du deuil. Voici les problèmes que nous avons.

Qu’est-ce vous demandez en ce moment ?

Aidez-nous : nous allons mourir de faim. Si vous arrivez dans cet enclos, vous voyez des femmes avec des habits vieux et déchirés, qu’elles portent jour et nuit. Or, pour une femme manquer d’habit c’est une grande honte. Autour de nous, les champs sont pleins de nourriture, mais nous ne pouvons même pas y chercher des feuilles de manioc. Dans le temps, même si l’on était pauvres, on cueillait des feuilles de manioc, on y mettait du sel et un peu d’huile, et les enfants mangeaient. Mais aujourd’hui, rien ! Si la maison a besoin de réparation et que tu veux enfoncer des clous, ils ne le permettent pas. Si le vent plie une tôle de ton toit, tu ne peux pas la redresser.  Ils veulent que nous quittions l’enclos de nous-mêmes. Mais nous sommes prêts à mourir dans cet enclos, nous ne quitterons pas la terre que nos pères nous ont laissée.