Muderhwa Aganze Egide est un jeune de 28 ans, secrétaire du Comité des victimes de Mbobero, un village à 12 km de Bukavu, à l’Est de la République Démocratique du Congo. Il était dans la première année de Doctorat en Médicine quand, le 8 février 2018, sa maison a été détruite et ses champs pris per les hommes de Joseph Kabila Kabange, à l’époque Président de la République, qui prétend avoir acheté cet espace. Au total plus de 2.500 personnes ont perdu leurs maisons et leurs champs. Depuis lors, plus moyen pour Egide et tant d’autres jeunes de continuer leurs études.

Vous souvenez-vous du jour où on a démoli votre maison ? Comment cela s’est passé ?

Nous avons connu la démolition de nos maisons depuis 2016. Dans mon cas, c’était en février 2018. Le 8 février, des policiers ont démoli les deux petites maisons d’un vieillard, puis ils sont rentrés en ville. Dans la soirée, nous, les jeunes, sachant qu’ils auraient continué à démolir, avons coupé et renversé des arbres sur la route, pour empêcher le passage des voitures. Le 9 février, quand les policiers sont revenus, ils ont dû laisser leurs voitures et monter à pieds. Nous étions prêts à nous affronter avec eux, mais ils nous ont dit qu’ils n’avaient ni fusil ni bombe lacrymogène et qu’ils voulaient seulement échanger avec nous. Nous les avons approchés et avons échangé. Ils nous ont dit : « Votre problème se termine ici : on ne démolira plus vos maisons ».

A 16h00 de ce même 9 février, les sages du quartier – à ce moment-là nous n’avions pas encore de Comité des victimes – ont été appelés à Bukavu pour se rencontrer avec le Ministre national des Affaires Foncières, venu de Kinshasa. Ils sont allés, ils ont échangé. Cette nuit-là nous, les jeunes, nous avons veillé, en attendant leur retour. A 23h00, le Ministre leur a demandé de rentrer à la maison et d’en revenir avec les documents. Très tôt le matin du 10 février ils sont rentrés en ville pour montrer au Ministre les documents.

Fatigués, nous, les jeunes, nous étions partis dormir chacun chez soi. Le 10 matin, à notre réveil, nous avons trouvé le quartier rempli de militaires, qui avaient déjà commencé à démolir. Etant éparpillés, nous n’avons pas pu organiser une action pour les en empêcher. Les militaires détruisaient les maisons en planches, piétinaient les tôles… Les gens qui n’étaient pas à la maison, couraient chez eux pour sauver au moins quelques objets. Les maisons en matériaux durables ont été détruites dans les jours suivant par les engins de l’Office de route, qui sont montés par la route de la résidence de l’ancien Président, car notre route demeurait coupée.

Comment avez-vous vécu ces événements ?

Quand ils sont arrivés chez nous j’étais à la maison. Ma famille est composée de nos deux parents et dix enfants. Nous ne pouvions rien faire, car les soldats étaient très nombreux. En plus de démolir la maison, ils ont pris notre champ, d’où nous venait la nourriture et la possibilité d’étudier. C’était une grande souffrance pour nous et pour toutes les familles victimes de Mbobero : revenir en arrière, alors que nous avions un peu avancé, c’était dur !

Ces champs étaient précieux pour les familles de Mbobero, et même du quartier de Bagira : nos mamans y cueillaient les feuilles de manioc, les amenaient en ville et nous trouvions la possibilité de manger quelques poissons. Mais en ce temps le nombre des enfants mal nourris a grandi, si bien que le camion du PAM amène chaque mois au Centre de santé de la nourriture pour eux et pour les mamans enceintes. Moi-même et d’autres jeunes, nous avons dû abandonner les études : j’étais en 1er doctorat en médecine.

Des Gardes républicains ont mis enceintes certaines de nos sœurs et les ont abandonnées : elles mettent au monde des enfants qui n’ont pas de père et n’ont pas de quoi manger. Il y a même eu le cas du viol d’un garçon de la part de la d’un élément de la Police Militaire : on nous a dit que ce policier a été arrêté, mais nous ne savons pas s’il est en prison. Dans l’ensemble, ces crimes n’ont jamais eu de poursuite.

A mon âge, je vis encore avec mes parents : pourtant, dans la cour que nous avions, j’aurais déjà pu construire une chambrette à part pour moi. Nous sommes tous obligés de nous confiner dans deux chambres, que des voisins nous ont offertes : nous dormons avec leurs enfants et n’avons rien d’autre à faire jusqu’à présent. Vraiment je ne vois plus de vie à Mbobero.

Quelles ont été les réactions des jeunes à ces événements ?

Certains n’ont pas su supporter le chagrin et ont commencé à se droguer, en buvant des boissons fortement alcoolisées achetées à bas prix. Ils manquent de suivi, certains parmi eux sont loin de leurs parents. D’autres vont dans des carrières casser les pierres et gagnent environ un dollar (2000 FC) par jour. Chez nous, quand un garçon veut se marier, ses parents lui donnent un petit champ et le garçon fait tout son possible pour y bâtir sa maison : comment maintenant penser à se marier alors qu’on n’a pas même une petite parcelle pour bâtir ?

Jusqu’aujourd’hui aucun jeune n’a affronté les Gardes républicains, même si ces derniers ont l’habitude de nous provoquer, parce qu’ils ont des fusils. S’ils frappent un jeune, les autres jeunes interviennent seulement pour les séparer, sans toucher au garde, parce qu’ils savent qu’à tout moment, ils peuvent tirer et nous tuer. Je me souviens du jeune Cédrick, qui la nuit du 20 juillet 2017, alors qu’il rentrait de son travail de motard, a été fusillé par un GR car il refusait de lui céder son téléphone. Blessé au ventre, il est mort à l’hôpital. Les jeunes, fâchés, sont allés vers la Résidence, mais peu après sont rentrés au quartier.

Si Mr. Kabila et son épouse étaient devant vous, qu’est-ce que vous leur diriez, au nom des jeunes de Mbobero ?

Si le Seigneur me donnait cette grâce, je pourrais simplement leur dire qu’ils s’efforcent de rencontrer les habitants de Mbobero ; qu’ils en aient pitié et les fassent rentrer dans leur droit, dans leur terre. Depuis longtemps nous habitions là-bas en paix et jamais quelqu’un n’est venu nous dire : « Nous avons vendu ici », ou « Nous avons acheté ici ! ». Et maintenant on nous dit : « Kabila a acheté ! ». Nous souhaitons vivement de nous voir et parler avec Mr. Kabila. Peut-être ceux qui lui amènent des nouvelles, les amènent mal, pour leur intérêt. Qu’il vienne et délimite son champ, car nous sommes d’accord qu’il a acheté un terrain chez nous, auprès de Mr. Mihigo, mais il n’a pas acheté tous les champs. Je montrerais à Mr. Kabila que les gens de Mbobero ne le haïssent pas, même s’il leur a fait beaucoup de mal. Tant qu’il n’y a pas de dialogue entre nous et lui, nous ne pourrons pas rentrer dans nos droits. S’il dit : « J’aime ici, laissez-moi cette terre » et que les gens disent : « Nous te la donnons », ils s’accordent. Mais s’ils ne veulent pas, qu’il ne les force pas. Dans ces champs, il y a les tombeaux de nos ancêtres et chez nous, au Bushi, on n’a pas le droit de déménager en laissant son père enseveli là-bas. 

L’année passée, il y a eu des pourparlers dans la Salle Kaningu, à Bukavu. Que pensez-vous des 8 hectares et des 80.000 dollars que les envoyés de Kabila ont voulu faire accepter ?

C’était un théâtre. Quand nous avons fait des calculs, nous avons trouvé que les 8 hectares qu’ils ont offerts signifieraient 5 m2 par famille : ce n’est pas possible ! Pendant qu’ils étaient à la Salle Kaningu, nous étions en réunion aussi, à peu de distance, à la Salle de l’Aprodeped. Ils nous ont appelés en disant que Maman Olive se trouvait à Mbobero et nous appelait. Vite, nous avons pris des bus et y sommes allés. En arrivant, les gens qui entouraient la première dame et faisaient leurs politiques pour la tromper nous ont dit : « Elle est entré dans la voiture et est allée à sa résidence. Allez-y ! ». Sans nous décourager, nous sommes allés là-bas à pieds. Quand nous sommes arrivés, on nous avait préparé des coups de balles …

Dans quelle circonstance était êtes-vous partis à la Résidence ? Est-ce possible que ces militaires ont eu peur de vous ?

Non ! En entendant dire que Mme Olive nous appelait, nous avons pensé qu’elle souhaitait un échange et nous étions contents car nous voulions lui faire connaitre nos problèmes. En arrivant à la barrière, nous nous sommes arrêtés et avons échangé avec deux Gardes, qui nous ont dit : « Attendez ! La Maman est là-bas, elle enverra des personnes vous chercher pour que vous alliez parler avec elle ». Très contents, nous nous disions : « Cette fois-ci elle a compris qu’on l’a trompée ! ». Peu de minutes après, une camionnette de GR est sortie en vitesse de sa résidence et est venue vers nous. Sans rien nous demander, ils nous ont dispersés par la force. Ils ont frappé par une balle Shabadeux Kwigomba en lui cassant le bras. En voyant ce qu’ils avaient fait, les GR se sont calmés et nous ont laissé un passage. Un garde a commencé à reprocher ses compagnons : « Qui vous a dit de tirer sur les gens ? ». Nous avons accompagné le blessé à l’Hôpital. Nous étions allés en esprit de dialogue. Et c’est ce que nous cherchons jusqu’à présent : un dialogue avec Kabila ; sinon, la justice fera son travail.

Comment le drame de Mobobero a touché les enfants ?

Les enfants ont souffert à tous les points de vue. Ce qui me touche davantage, c’est le fait qu’ils sont davantage mal nourris. Quand le parent prenait les produits de son champ et les amenait au marché, l’enfant trouvait une nourriture qui lui convenait, mais maintenant, l’enfant évolue dans une condition de grande faiblesse.

A cela s’ajoutent les traumatismes psychiques pour ce dont ils ont été témoins. Je donne l’exemple de mes petits frères. Un jour, en voyant que l’un d’eux ne revenait pas, nous sommes partis à sa recherche et l’avons trouvé assis là où surgissait notre maison. Les enfants demandent souvent : « Quel jour retournerons-nous chez nous ? Quel jour aurons-nous nous aussi une maison ? Ici nous sommes nombreux, nous ne dormons pas bien ». Si les enfants rentrent dans leurs droits et qu’ils sont accompagnés, je crois qu’ils pourront retrouver la sérénité.

J’ai essayé, avec d’autres jeunes, avec des moyens très limités, à les faire entrer dans un groupe d’enfants, à leur apprendre à chanter. Ils ont reçu les uniformes, ils ont assisté à des Messes au niveau du diocèse avec d’autres enfants. Ils ont vu ainsi que le monde n’est pas fini, que peut-être ils peuvent encore être acceptés par les autres. En effet, certains, se retrouvant avec une seule culotte ou deux, déchirées, ne savent plus approcher les autres.

 Vous êtes chrétien : à votre avis, comment Dieu voit-il cette situation ?

Quand une personne est dépassée, elle peut arriver à penser que peut-être Dieu a voulu ainsi. Mais nous prions beaucoup le Seigneur. Et en voyant comment nous, de simples villageois, sommes parvenus à porter plainte vis-à-vis de Kabila, nous pensons que Dieu nous aidera et un jour fera à ce que nos terres nous soient rendues. Nous n’avons pas volé à Kabila : nos champs, c’est chez nous. Nous ne laisserons pas cette lutte ni ne chercherons de sorties individuelles : comme le Seigneur a sauvé le peuple d’Israël qui était esclave, nous aussi un jour il nous fera retourner chez nous.

Souhaitez-vous que votre histoire soit connue ?

Oui, nous souhaiterions que notre plainte arrive au monde entier, que nous puissions trouver d’autres défenseurs des droits humains qui plaident pour nous. Mbobero n’a pas besoin de pitié, mais plutôt de soutien et accompagnement dans ce dossier. Notre objectif est d’avoir un lieu où habiter, de retrouver nos terres. Entre-temps, des bâches nous seraient utiles, parce qu’il y a des personnes qui dorment à la belle étoile, des familles disloquées par manque d’un lieu où vivre ensemble. Aussi, de la nourriture, car nous souffrons, surtout les enfants.

Que ceux qui me lisent ne pensent pas que j’ai dit des mensonges. Nous pouvons montrer à tous ceux qui le veulent les champs ravis, les parcelles où surgissaient nos maisons, les tombeaux de ceux qui sont morts suite à ces violences, et les cas de viol sont enregistrés au niveau de l’Hôpital de Panzi. Mr. Kabila a enlevé l’enceinte de treillis qu’il avait fait construire auparavant et l’a remplacée par un mur de pierres d’environ trois mètres. Nous nous disons qu’il a bien fait : ces pierres nous aideront à rebâtir nos maisons…