Mbobero : signe du mal congolais, mais aussi d’un peuple qui se lève ( Témoignage d’un Notable du milieu)

Mr. Mbaswa Bitaha Innocent est un témoin de longue date de la vie de Mbobero, le village à une dizaine de kilomètres de Bukavu, où, depuis 2016, les hommes de l’alors Président de la République ont opéré des démolitions de maisons, petites églises et même d’un hôpital moderne, et des saisies de champs, en déclarant que Mr. Joseph Kabila avait acheté et en mettant dans la rue une population d’environ 3.500 personnes. Suite à l’échec de nombreuses tentatives de rencontre direct avec l’ancien Président, le 24 juin 2020 la population a déposé plainte à ses égards auprès de la Cour de Cassation à Kinshasa.

Comment vit aujourd’hui cette population ?

Aujourd’hui la famille Kabila a installé une ferme dans les champs ravis à la population et est en train de l’inviter à aller cultiver dans ces champs. Après avoir appauvri les gens en leur ravissant leurs terres et les avoir jetés dans la rue, sans terre, sans travail, appauvris, maintenant on leur tend la main : « Venez travailler dans nos champs ! ». Bien que révoltée, la pauvre maman y va, pour trouver une mesure de farine qui fasse vivre ses enfants. Et ces mamans travaillent sous stress, humiliées, mal payés, surveillées par des travailleurs en uniforme militaire. Ainsi, on victimise davantage les gens et l‘oppression continue.

Ce qui est pire : il y a des familles dont les maisons sont encore debout, mais enfermées dans l’enclos de Mr. Kabila, qui a clôturé la partie qu’il exploite avec un mur en béton au Nord et avec un fil barbelé au Sud. C’est un village : les gens habitent là depuis longtemps, leurs grands-pères sont enterrés là-bas. Aujourd’hui, ils n’ont plus droit d’enterrer leurs morts à côté de la maison, selon leur tradition, car la famille Kabila refuse, en disant qu’ils sont des locataires. Ils occupent juste la maison, alors que les champs ont été pris. Ils sont très limités dans leurs déplacements Ils sont menacés aujourd’hui, embêtés par les militaires que Kabila a placés, parce qu’on veut qu’ils quittent, mais ils résistent. Quel civil pourrait avoir des militaires à ses ordres ? Où est l’état de droit ?

A cause de cette oppression, des gens sont morts, de nombreux autres ont mené et mènent une vie de misère. Certains logent dans une chambrette d’une maison d’accueil, alors qu’ils sont une famille de sept ou neuf personnes, avec de grands enfants. Je crains qu’à un certain moment la situation explose et que les gens disent : « C’en est trop ! Au lieu de mourir confinés dans une chambrette, tuez-nous ici ! ». Je prie Dieu, qu’il nous en garde.

Comment Mr. Kabila a-t-il pris possession de ces terres ?

Kabila a passé au pouvoir dix-huit ans, jusqu’à la fin de 2018. Depuis bien avant, les autochtones de Mbobero vivaient dans ce village et exploitaient tout bonnement leurs terres. Jusqu’à il y a quatre ans, Kabila a bien vécu avec eux, dans la parcelle qu’il avait achetée chez Mr. Mihigo, et les limites étaient bien respectées. Elles sont encore là, cachées par la brousse. En janvier 2016, on nous a dit : qu’est-ce que vous faites ici ? pourquoi le Président devrait-il vivre avec vous ? On a fait une destruction méchante de maisons, y compris un hôpital. Ce n’était que la première vague de démolitions. La seconde, plus ample, est arrivée début février 2018 : c’est ce qui a soulevé tout le monde et qui fait la misère aujourd’hui de la population de Mbobero. Moyennant des documents frauduleux, Kabila prétend maintenant que tout lui appartient. Il est même allé au-delà de la concession qui appartenait à Mr. Michaux, vers Mbiza, dans le marais de Murhundu et vers le lac Kivu, alors que l’Etat oblige à laisser 10 m libres à partir du rivage.

De quelle manière la terre était devenue propriété des familles de Mbobero ?

La terre de Mbobero injustement saisie avait été partagée en bonne et due forme par l’ancien propriétaire, Mr. Michaux, en 1973, au moment où il a quitté le pays. Comme il n’avait pas d’autres moyens pour payer le décompte final à ses huit travailleurs, il a donné à chacun une partie de sa concession. Au courant des années, sur chacune des huit parties de terre ils avaient bâti des maisons de famille et même vendu des parcelles à des personnes qui y avaient construit. Mon père Bitaha était l’un des huit mandataires : il a reçu, et nous a laissé à sa mort, 9 hectares. A ce moment-là, j’étais encore jeune, j’étais leur secrétaire et je voyais comment évoluait ce dossier. Tout était bien délimité et connu par le chef Hongo. Progressivement on était en train de chercher les documents cadastraux ; nos dépendants ont obtenu leurs titres facilement et érigé leurs maisons sans problème.

Une autre partie de la concession fut achetée plus tard auprès de Mr. Michaux, en Afrique du Sud, par Mr. Mihigo Chokola. Celui-ci a tenté à plusieurs reprises de se présenter comme propriétaire de toute la concession et nous, les huit mandataires, nous avions porté plainte contre lui. Mihigo avait perdu son procès à Uvira en 1983 et même s’il avait gagné en appel à Bukavu, motif pris du fait que les gens auraient agi collectivement sans solidarité d’intérêt, jamais on avait chassé les gens, car le juge d’Appel n’avait pas considéré le fond de la question.

Mihigo avait encore osé s’accaparer de toute la terre en 1996, quand le HCR cherchait où installer les réfugiés rwandais : il a offert à l’HCR toute la terre, mais nous population lui avons dit : « Vous pouvez prendre les réfugiés chez vous, mais nos maisons et nos champs, nous ne pouvons pas les donner ». Alors il s’est replié et on a décidé que les réfugiés resteraient dans sa partie (qu’on appelait Hongo 2). Hongo 1er était la partie d’un de nous mandataires, qui a mis à la disposition des réfugiés un endroit inexploité qui lui appartenait.

Est-ce que l’ancien Président a pu être trompé aussi par ses commissionnaires ?

Des notables locaux lui ont proposé ces terres. Feu Mihigo a en premier lieu induit Kabila en erreur ; puis d’autres sont allés dans le même sens : des députés, des ministres, le Gouverneur…, en quête de positionnement auprès du Président. Le Mwami, le Chef coutumier à qui on doit beaucoup de considération, qui devait plaider pour son peuple déjà opprimé, a participé à ce jour de destructions méchantes.

Tout ce que nous subissions jusqu’aujourd’hui ne se serait pas passé si ces gens ne s’étaient pas immiscés. Enfermés dans cette recherche de leur intérêt, ils ne pouvaient même pas donner une aide humanitaire à la population de Mbobero en détresse. Si c’était une catastrophe naturelle, les aides auraient pu arriver. Mais comme c’était le chef lui-même qui créait la catastrophe, pas question d’intervenir.

A plusieurs reprises, les familles victimes ont manifesté, en allant même au Gouvernorat. On leur a dit : « Rentrez ! On va se pencher sur votre dossier ! ». La grande arme de nos politiciens c’est la tromperie.  Des personnes qui devraient avoir un œil et un cœur compatissant disent : « Le président a raison, il doit avoir un chez lui ! ». Nous ne refusons pas qu’il ait droit à un chez lui, mais pas en ravissant le chez lui de l’autre : son droit se limite où commence notre droit.

Vous semblez dire que l’histoire de Mbobero est l’une des manifestations du « mal congolais ». Quel est ce mal ?

C’est l’égoïsme et la cupidité à outrance. Une fois qu’on a une parcelle d’autorité, on veut s’accaparer de tout, on ne pense pas à l’autre. Je ne parle pas de l’Evangile : il suffirait un minimum d’humanité, pour reconnaitre qu’à côté de moi il y a quelqu’un qui a aussi son droit. Cette justice distributive nous manque.

Or, on ne peut jamais être heureux tout seul. Tu as construit ton gratte-ciel, mais le pauvre Lazare est là, à côté de toi, et te voit chaque jour : tu sors, tu craches sur lui, tu l’écrases… Même s’il n’a pas la force de te mettre par terre, il prie Dieu : « Dieu, regarde : il pouvait rester tranquillement dans sa villa et me laisser moi aussi tranquille à côté : mais par surcroit il m’écrase ! ». Les pleurs de ce pauvre arrivent à Dieu. En lingala on dit : « Tribunal a Nzambe ». Dieu aussi a son tribunal, mais nos politiciens l’oublient.

Il faut que les gens se mettent à l’école de la bonne citoyenneté, de la bonne gouvernance. Être un citoyen signifie être quelqu’un qui a l’esprit de songer aux autres. Je déplore le fait que nous étudions, nous avons de gros diplômes, mais nous n’avons pas un long cœur. Le Coronavirus est en train de montrer aux orgueilleux que, malgré tout ce qu’ils ont, il y a encore quelqu’un qui peut les éliminer : s’ils pouvaient profiter de ce moment pour réfléchir un peu ! Pour que le pays se mette debout, il faut que nous balayions l’égoïsme dans notre esprit aujourd’hui et que nous y mettions quelque chose de fondamental, de bon.

Pensez-vous que la lutte que vous menez puisse aussi aider le pays ?

La lutte que nous menons est un essai, avec des erreurs de parcours que nous pouvons commettre, mais nous estimons que c’est un combat pédagogique. Même si aujourd’hui on arrive à nous écraser, quelqu’un peut réfléchir et se dire : « La population de Mbobero a montré une certaine résistance ».

Nous nous insurgeons d’abord contre ces antivaleurs qui sont en train de séduire le pays, parmi lesquelles les mensonges. Par notre lutte, nous invitons des gens à revenir à la vérité : même si on veut avoir quelque chose, qu’on le cherche dans la vérité et non pas dans le mensonge. Nous ne demandons que ce qui nous revient de droit.

Aujourd’hui il y en a qui prennent les antivaleurs comme valeurs et trouvent normal de faire du mal à quelqu’un, de mentir, voler, violer, et si quelqu’un dit : « C’est mal ! », ils le menacent, comme ils le font avec le prix Nobel, le Dr. Mukwege Denis. Nous aussi, qui osons parler du mal que commettent les grands à Mbobero, on nous prend pour mauvais et on nous menace. Quand je me déplace, je fais comme le caméléon, je regarde à côté…

On vous avait proposé des solutions…

Fin avril 2019, à Bukavu, dans la salle Kaningu, la famille Kabila a invité les gens, mais pas nous, les victimes. C’était une mascarade, une décision unilatérale. On a voulu nous faire avaler la solution de nous donner 8 ha, alors que c’est ce que chacun de nous pouvait avoir et même moins, sans oublier qu’on avait vendu à beaucoup de familles. C’est ainsi que ces 8 ha sont restés vides. On veut nous donner 80.000 $ : c’est le prix d’une petite maison, alors qu’on a démoli de grandes maisons et même un hôpital.

Nous voulons tout simplement rentrer dans notre village : nous étions déjà constitués en communauté, avec une cohésion sociale et on se sentait bien, en famille, avec notre culture, nos us et mœurs. Même si on nous donnait plus d’argent pour nous faire partir, cette cohésion prendrait fin, nous serions éparpillés : je ne verrais plus mon fils, mon cousin avec qui on a été bien, mon dépendant qui avait érigé sa jolie maison, chez qui je pouvais recourir. Chez moi, par exemple, habitait un médecin : je recourais facilement chez lui quand je tombais malade ; aujourd’hui il a fui au Burundi. A l’hôpital du Dr. Kachungunu, à ce moment-là l’unique spécialiste en neurochirurgie de la zone, des gens arrivaient depuis Bukavu pour se faire soigner : maintenant il est parti, parce qu’il a peur.

Comment voyez-vous le chemin qui est devant vous ?

Accompagnés par la Nouvelle Dynamique de la Société Civile (NDSCI) de Bukavu, nous avons dépassé la peur et bravé l’injustice. Nous espérons que Dieu ne va pas nous lâcher : c’est à lui que revient le dernier mot, et c’est pourquoi nous tenons.

Les gens expropriés de Mbobero sont opprimés au vrai sens du mot, n’ont rien : même envoyer une petite délégation à Kinshasa nous est difficile, alors que notre challenger a beaucoup de moyens et de pouvoir. C’est pourquoi nous avons besoin de soutien à notre action et nous exprimons notre gratitude à tous ceux qui nous accompagnent et les portons dans notre prière.

Notre souhait est que Mr. Kabila retrouve son humanité. Nous rétablir dans nos droits lui permettra de rester en paix : tant qu’il n’aura pas libéré nos terres, il sera dérangé par nos cris, parce que nous allons toujours crier. Nous devons beaucoup prier parce que certains d’entre nous font le cœur dur. Peut-être Dieu va nous surprendre.

Mbobero, le 20 aout 2020.