Mbobero au fil de jours…

Une ancienne habitante de Mbobero, village à 12 km de Bukavu, au Sud-Kivu, en République Démocratique du Congo, est rentrée il y a trois ans dans son village. Quelle amère surprise !

 

J’étais ravie de retourner à Mbobero après cinq ans d’absence du pays, y revoir les gens que j’aime, y retrouver les sourires, les travaux communautaires qui caractérisaient cet endroit. Depuis des années, Mbobero ravitaillait la ville de Bukavu en légumes, bananes, fruits, comme goyaves, oranges, mangues, citrons.

Le sombe (feuilles de manioc) de chez Hongo (le chef coutumier du milieu) était de meilleure qualité et pendant la période de la saison sèche c’était formidable. Dans chacune famille ou tu passais les mamans étaient assises autour d’un tas de maniocs, en train de les éplucher en racontant beaucoup d’histoires que chacun de nous peut s’imaginer.

A la maison ne manquait pas une casserole de patates douces, qui servaient comme goûter pour les enfants et pour les hommes qui, faute d’autres travaux, rentraient fatigués de la carrière où ils avaient cassé les pierres pour en faire du gravier et ainsi aider à la survie de sa famille. Voilà ce qui était dans mes souvenirs.

J’étais surprise de rencontrer Mbobero dans l’état actuel : c’est comme s’il y avait un deuil, un deuil qui dure depuis quatre ans et qui risque de durer pour toute la vie, si la justice au Congo reste sans rien faire.

Depuis que l’ancien président a ravi nos champs, détruit nos maisons, fermé les carrières pour nos frères, nous ne comprenons plus dans quel monde nous sommes. Je crois avoir entendu parler d’un mur des lamentations en Israël : un second mur des lamentations est érigé dans mon village. Qui a pensé à nos parents, à nos frères et sœurs qui ont été spoliés de leurs biens ? Qui pense à l’avenir de ce peuple humilié, exilé dans son propre quartier ? Comment avez-vous pensé de réoccuper ces hommes, ces femmes, toutes les familles qui sont délaissées et abandonnées presque dans la rue ? Voilà le malheur que l’ancien « père de la nation » nous a apporté !

La division est entrée parmi nous : nous sommes devenus méfiants car nous ne savons plus qui est pour nous et qui est contre nous. Nos frères dont l’âge varie entre 18 et 50 ans sont devenus de vrais alcooliques, condamnés à une mort précoce suite aux méfaits de l’alcool non contrôlé. Et beaucoup de fois les vieilles femmes sont accusées d’être responsables de ces morts tragiques !

Je ne saurais pas vous dire combien de jeunes gens avec qui j’ai étudiés ont désormais des problèmes psychiatriques, traumatisés par les événements qu’ils ont vécus et le genre de vie qu’ils sont contraints de mener.

La majorité des mamans qui n’ont plus de champs où cultiver, plus de légumes à amener à Bukavu, vît désormais de la mendicité, de travaux qui ne rapportent presque rien : elles peuvent passer toute une journée à travailler dans le champ de quelqu’un et rentrer le soir à la maison avec une somme de 2000 francs congolais (peu plus d’un dollar) dans une famille où la moyenne des membres est de neuf personnes. La malnutrition est rentrée à Mbobero ! C’est étonnant qu’on soit venu ravir chez nous maisons et champs en nous obligeant à de pareilles conditions de vie !

Dans quel autre pays ont peut tolérer ce genre de choses ? Y a-t-il un enfant de cinq ans d’un chef d’État ou d’un député qui cherche du bois dans la brousse pour donner sa contribution à la famille ! Les enfants n’ont-ils pas tous la même dignité ?

Il y a de nos jeunes filles qui se donnent à n’importe qui pour survivre, se laissent violer pour obtenir un kg de farine. Dans tout Mbobero, il est rare de ne pas trouver des « filles-mères ». La plupart d’elles sont des mineures : abandonnées à leur propre sort, qu’est-ce que l’avenir leur réserve ? Je ne vous raconte pas combien sont nos petites sœurs amenées à Kinshasa comme femmes des gardes républicains passés par Mbobero, et personne ne connait leur sort.

Quand j’étais petite, je négligeais le travail de ma mère, qui vendait des tomates, des choux, des bananes… bien que, grâce à cela, nous avions tout ce qu’un pauvre du Congo peut avoir : on mangeait plus au moins chaque jour, on pouvait avoir un habit le jour où nous recevions les sacrements et payer la prime de l’école primaire et de l’école secondaire la moins chère qui pouvait exister dans nos milieux.

J’ai vite remarqué que c’était un bon métier, mais je ne savais pas que l’ex première Dame du pays pourrait s’en inspirer jusqu’à lui ravir le marché : désormais c’est elle qui vend les tomates que vendaient nos mamans… bonne chance !

Si quelqu’un, en lisant ces lignes, pensait à ces femmes qui ont beaucoup de bonne volonté pour travailler… avec de petits capitaux elles pourraient se lancer dans de petits commerces et réorganiser leurs familles, dans l’attente d’obtenir leur droit : la restitution des terres, la reconstruction des maisons démolies.

Ces mamans sont même allées travailler dans le champ de tomates dont l’ancienne Première Dame s’est appropriée, en travaillant de 6h00 à 18h00, pour gagner 48$ le mois, payés à plusieurs tranchés.  Hélas, une histoire presque comme celle de Néron s’est produite : les tomates ont été arrachées, et on a accusé les gens de Mbobero, on les a humiliés et chassés du travail… »Ne brûlons pas Rome pour accuser les chrétiens !  »

 

Riziki Matumaini