Meurtris, nous résistons 

 

Début septembre 2020, Joseph Zahinda, le Président du Comité des victimes de spoliations et démolitions de Mbobero, a donné un aperçu sur la situation de cette population.

 

Quelle est la situation de la population spoliée de Mbobero en général ?

La population est meurtrie. La première souffrance est la famine. Ils ont vu leurs champs cultivés et moissonnés par d’autres, alors qu’eux, tout autour, survivaient à peine. Dans nos champs devenus ferme de Mme Kabila, maintenant, après la moisson, il n’y a plus de travailleurs ; il en reste seulement dans le marais de Murhundu, où ils cultivent des oignons et des choux. Leur salaire était de 55$ par mois, en travaillant de 7h00 à 17h00, un travail forcé comme celui des esclaves : ils devaient puiser l’eau au lac et grimper la colline pour arroser les champs. En plus, deux mois de travail n’ont pas été payés. Récemment les 55$ sont devenus 55.000 Francs congolais (environ 30$) : le reste est fini dans les poches des « capita ».

En ces jours où la pluie a commencé, la tristesse de la population devient plus profonde : ils pensent que, s’ils avaient encore leurs champs, ils commenceraient à planter les haricots et dans quelques mois ils récolteraient et par là ils nourriraient leur famille. Aujourd’hui ils n’ont rien à faire, ne savent pas où aller. « Nos champs, nos champs ! » c’est leur refrain. La malnutrition a grandi chez les enfants et les adultes.

Lors de la dernière réunion, on a pu donner à chacun 4kg de farine : il se battaient pour les recevoir ! Nous en avons donné même aux familles d’accueil, parce qu’elles aussi n’ont plus rien. Trois quarts de sinistrés ont en effet été accueillis gratuitement par d’autres familles.

L’endroit où nous avions pensé d’installer un camp de déplacés, pour décharger ces familles qui nous accueillent depuis des années et donner visibilité à notre souffrance, était près du terrain pris par Kabila, du côté du marais de Murhundu, près de la route asphaltée. Or, ce terrain a été acheté pour le compte de la famille Kabila chez le Mwami (autorité coutumière), à 273.000$. On dit qu’on mettra des maisons préfabriquées, de trois chambres chacune plus le salon, à donner à ceux dont on a démoli les maisons. Ils sont en train d’y faire arriver l’eau et veulent construire des toilettes modernes.

Je leur ai dit : « Ce que tu fais pour moi sans moi, tu le fais contre moi ! Nous ne pouvons pas aller là-bas. Nous rentrerons dans nos milieux respectifs ». Des gens avaient des maisons en briques, même en étages : comment peuvent-ils accepter une maison de trois chambres, et en plus, sur le terrain de Kabila ? Nous avons remis depuis début mai 2019 le cahier de charges : il faut voir chacun à quel remboursement il a droit. Et d’abord, la terre !

 

En ce début de septembre 2020, quel est votre état d’esprit ?

Tous ceux que nous rencontrons à Mbobero nous demandent : « A quand la fixation de la plainte ? ». Personne ne regrette le pas que nous avons fait : tous sont prêts. Notre dossier est déjà à la Cour Pénale Internationale de La Haye. Si la famille Kabila veut venir discuter avec nous, nous sommes prêts à laisser tomber la plainte. Mais jusque-là ils font le cœur dur comme celui du Pharaon et la plainte avance. C’est une plainte civile, pénale et aussi internationale, parce qu’il y a eu des crimes contre l’humanité, comme la destruction d’un Hôpital en pleine intervention chirurgicale…

Nous ne voulons pas de cadeaux, mais être remis dans nos droits : tu m’as entouré d’une clôture, stressé… et tu viens me faire un cadeau ? Il devait venir nous dire : « Vous savez ? J’ai acheté ici ! ». « Qui t’a vendu ? Sais-tu que ce terrain ne t’appartient pas ? », nous lui aurions répondu. S’il insiste, on discute ensemble et, de ce pas, nous ne sommes plus traités comme des animaux et on peut s’entendre.

Nous avons fait une réunion à Bukavu avec les notables de Mbobero, pour leur transmettre le compte-rendu de l’assemblée que nous avons faite à Mbobero et pour entendre leur avis sur l’idée d’envoyer une délégation à Kinshasa pour faire le suivi de la plainte et pour solliciter leur contribution. Les notables nous ont encouragés ; certains parmi eux voient que les choses que nous faisons sont extraordinaires et que jamais un individu ne peut faire cela : ils oublient que l’Eternel est là et avec leur appui aussi nous pouvons avancer.

Ce qui me blesse, ce sont des personnes avec qui nous avons lutté et qui sont désormais de l’autre côté. Qu’est-ce qu’on t’a fait pour que tu dises « oui » maintenant, alors qu’avant tu disais « non » ? Tu t’étais porté toi-même garant que tu porteras ces gens sur ton épaule et maintenant tu les déposes et les laisses en cours de route : c’est très grave. Mais heureusement nous avons encore des gens qui ne changent pas leur langage.

Je viens de la prière, parce qu’il faut que je réconforte toujours. Il y a la famine à la maison ; tu te réveilles et on te présente une somme d’argent et tu penses à la famine de ta femme, de tes enfants, à toutes les démarches pour ce combat, aux déplacements à pieds, faute d’argent pour le transport. Et les gens regardent : « Ce pauvre président… ». Superficiellement, on peut penser que c’est une disgrâce, mais en profondeur, c’est l’une de nos fiertés.

 

Pensez-vous que votre combat peut aider le pays tout entier à se mettre debout ?

Même si les certaines personnes disent qu’un peuple ou un roi dans un livre apprend mal son devoir, je pense qu’un livre peut aider les gens à vivre : on lira toujours l’histoire que nous avons vécue. Si tu lis l’histoire, tu connaitras les difficultés que d’autres ont traversées et tu pourras être aidé à surmonter les tiennes. Pour un changement, pour atteindre la sagesse, il faut toujours lire les histoires des autres.

Nous avons lu l’histoire de Martin Luther King, de Nelson Mandela et d’autres héros, et peut-être du peuple de Mbobero on dira un jour : « Ils ont été les seuls qui ont secoué un système oppressif et y sont parvenus. De ce pas, tout peut changer ! ». J’ai confiance que notre combat puisse donner de l’espoir à tous nos frères congolais, pour changer un peu ce pays.

Pauvre que je suis, je combats toujours pour le droit des autres. La seule chose que je crains la voici : quand j’étais au secondaire, on m’expliquait qu’on avait obligé Mobutu à donner au pays, au fleuve et à la monnaie, le nom de Zaïre, qui signifie : « Zone Africaine Internationale Réservée aux Etrangers ». Ce pays doit rester toujours pour les étrangers. Si nous goûtions le miel qui est dans ce pays, l’obésité pourrait nous tuer tous. Nous, les habitants de ce pays, nous ne connaissons même pas notre droit, nous avons les yeux fermés et les étrangers viennent prendre et raffiner tout ce que nous avons, parce que c’est réservé à eux…Luttons, luttons et nous arriverons !

Victime