Vider l’enclos de tous ses habitants 

Le 20 avril 2018, d’autres démolitions de maisons étaient prévues à Mbobero, dans le terrain que l’alors Président de la République Joseph Kabila affirmait lui appartenir. Tant d’habitants de Bukavu qui compatissaient avec cette population envoyèrent alors des SMS aux autorités : « Stop aux démolitions ». Les maisons restèrent début, mais ces familles ont vécu depuis lors une vie bien difficile. Maintenant, c’est l’assaut final : les faire partir en donnant 2.000 $ à chacune. Voici l’histoire de cette énième tentative de frustrer la population de Mbobero et du courage de ses habitants, par la voix du Président du Comité des Victimes des démolitions, Joseph Zahinda et du Porte-parole, Matthieu Baguma Kameme.

 

Mr. Joseph Zahinda :

C’était samedi le 22 août 2020, à 20h00. Ces frères qui souffrent – plus de quarante familles – se sont trouvés des militaires à la porte qui frappaient jusqu’à donner des coups de pieds et à abimer la porte. Ces militaires étaient armés et accompagnés par un avocat de Bukavu représentant de la famille Kabila, et par une dame du lieu, amie de cette même famille.

Les pères de famille se sont cachés et les militaires ont demandé aux enfants le nom de leur père. S’ils refusaient de répondre, la dame citait le nom. Ils sont passé de maison en maison jusqu’à 21h20 et ont ainsi établi la liste. Ces familles ont vu que c’était la catastrophe, la fin de tout.

Profondément attristés, le lundi 24 août tôt nous sommes allés dénoncer ces faits auprès des médias de la ville. A 10h00 du matin, le maitre représentant de Kabila est retourné sur les lieux et a invité les gens à une réunion : « Ceux chez qui nous sommes passé la nuit avant-hier, venez ici, entraidons-nous… ». Les militaires circulaient autour des maisons.

Quand les gens, hommes et femmes, sont arrivés, il a déclaré d’avoir été envoyé par l’ex-première dame Olive Lembe faire cet enregistrement forcé parce qu’elle a vu qu’ils ne voulaient pas écouter. Il a ajouté qu’elle ne laisserait pas de les payer, qu’elle les remerciait pour avoir gardé « ses » champs et qu’elle pouvait leur donner un cadeau. Les gens ont répondu : « Nous remercions, mais si elle veut que nous quittions l’enclos, qu’elle amène des engins pour enlever les ossements de nos ancêtres et qu’elle aille les enterrer là où nous irons, parce que la terre est sacrée chez les Bashi ». L’avocat a réagi en disant que c’était la haine qui les faisait parler. Commencée à 16h00, la réunion s’est terminée à 17h30 à queue de poisson.

Le lendemain, le 25 août, l’avocat et son groupe sont revenus : « Nous voulons maintenant vous dire quelle est l’enveloppe que la Maman a dit de vous donner : 1500 $ pour qui a une maison en terre, 2000 $ pour qui a une maison en matériel semi-durable et 2500$ pour celui qui a une maison en briques. Si vous n’acceptez pas, c’est votre affaire ». Quelqu’un s’est levé et a dit : « Allez, démolissez comme vous avez démoli les autres. Si vous voulez que nous quittions, vous devez donner 20.000 $ à chaque famille ». Même cette réunion s’est terminée dans les disputes et à queue de poisson : « Ne viens plus ici, dis plutôt à Madame Olive de venir elle-même : que nous parlions ! Va chercher les engins pour détruire nos maisons, que nous restions comme nos frères dont les maisons ont été démolies ! ».

Le samedi suivant, le 29 aout, nous sommes allés au mariage de la fille de l’un de nos amis qui habitent dans l’enclos et la fête s’est passée sans problème. Trois fois les militaires ont voulu refuser à un véhicule l’entrée dans l’enclos, mais les gardes républicaines leur ont dit qu’il faut respecter la joie du mariage. Entretemps, l’avocat de la famille de Kabila a accusé le journaliste Justin Murhula d’avoir répandu la nouvelle de ces événements. A la date du 1er septembre, seulement quatre personnes avaient accepté l’argent, mais leur problème reste ! En plus de la maison, ils avaient aussi des champs.

 

Matthieu Baguma Kameme :

Ensuite, le 5 septembre, samedi, l’avocat est venu à Mbobero avec une délégation, dans des voitures. Accompagnées par des gardes républicaines et la police militaire, il y avait beaucoup d’autorités venues de Kinshasa ; parmi eux, nous connaissions seulement l’avocat de Kabila à Bukavu. Ils ont demandé aux familles de l’enclos de rester chacun chez soi, mais elles n’ont pas accepté : quand ils sont entrés dans la première maison, celle de Mr. Cinyata, la population a encerclé la maison et a commencé à chanter et à insulter la délégation.

Après avoir donné l’argent à Cinyata, la délégation est sortie et, en voyant beaucoup de monde, s’est dirigée en voiture vers la résidence de Kabila. En sachant que de ce côté-là, appelé « chez Cinyahura », il y avait d’autres maisons, les gens les ont suivis. La délégation a donné l’argent à deux familles encore : à un policier et à un autre homme en état d’ivresse. La population chantait : « Aujourd’hui c’est aujourd’hui : tuez-nous, tuez-nous ! », et brandissait des bâtons. L’administrateur du territoire est alors sorti de la résidence de Kabila et a dit à la délégation d’aller ailleurs, qu’on ne pouvait pas donner de l’argent de cette manière.

La délégation est allée s’asseoir chez la maman du lieu amie de la famille Kabila et la population a entouré la maison, en chantant et en voulant frapper ceux qui venaient de recevoir l’argent. Alors la délégation a fait monter en voiture ces personnes. J’étais là et en lisant dans les réseaux sociaux qu’on était en train de donner l’argent, je l’ai dit aux gens. Un militaire a saisi mon téléphone, en me demandant ce que je disais aux gens. Je ne faisais que leur lire les messages que je recevais, parce que je ne comprenais pas qui était en train de recevoir l’argent à ce moment-là, alors que dans la maison il n’y avait que la délégation et que personne n’osait entrer dans l’enclos. Le militaire a saisi mon téléphone mais la population est sautée sur lui et me l’a rendu.

A 17h30, les journalistes sont partis et nous aussi, sans savoir que l’opération se serait poursuivie jusqu’au matin. Ils sont allés aussi chez des membres de ma famille qui habitent dans l’enclos : ils ont donné l’argent à une maman veuve avec deux enfants, dont on m’a laissé la charge, ils l’ont trompée et elle a signé sans savoir ce qu’elle faisait, en pensant que peut-être sa pauvreté prendrait fin. Ensuite, ayant su que j’arrivais, elle a pris fuite avec ses enfants.

Ils ont aussi fait pression sur mon petit frère, fumeur de chanvre, qui a aussi signé. En entendant dire que j’arrivais, lui aussi a fui. Je suis en train de les chercher. Un autre enfant qui était à la maison a refusé de signer : « Je ne peux pas faire cela, en l’absence de mon grand-père ». « Laisse perdre, viens recevoir l’argent : tu pourras partir avec ou l’amener à ta grand-mère qui est loin ». L’enfant a refusé et m’a informé. L’une des personnes auxquelles ils ont donné l’argent a été papa Mataratara, qui, dans une réunion, nous avait expliqué : qu’il est né là-bas en 1946, son père et son grand-père aussi. On peut dire que depuis le XIX siècle cette famille a habité là-bas. Maintenant où ira-t-il avec cet argent ?

Ils ont donné l’argent après avoir réduit les gens en pauvreté et les avoir coincés dans une situation intenable : pas moyen de cultiver ne fut-ce qu’un petit jardin, de creuser une nouvelle toilette et, si quelqu’un meurt, impossible de l’ensevelir à côté de sa maison ; et pour rentrer chez soi, il faut rentrer tôt le soir, aucun entretien possible de la maison… Ce sont des paysans, qui ne savent pas quoi faire, qui ont supporté toutes ces difficultés pendant quatre ans… Cette action, ils l’avaient préparée depuis bien longtemps.

Quand nous avons déposé la plainte le 24 juin, ils ont alors décidé cette action pour la dérouter. C’est une tromperie. Ils laissaient à côté le responsable de la maison pour faire pression sur son enfant ; ils laissaient à côté les personnes sages approcher celui qui n’a pas de raisonnement ou les personnes âgées et affamées… c’est ainsi qu’ils les ont eus.

Ainsi, jusqu’à présent à Mbobero les familles sont divisées : le père a pris l’argent et est parti sans rien dire à sa femme, la maman a volé la carte d’électeur (considérée comme carte d’identité) du mari et est allée prendre l’argent ; son mari a récupéré l’argent en disant que c’est sa dote… Le mari ne s’entend plus avec sa femme, l’enfant et le père ne s’entendent plus, celui qui a pris l’argent a déjà fui… Les gens commencent à s’appeler entre eux de traitres, on pourrait arriver à des incendies des maisons. Voici la situation à Mbobero aujourd’hui, le 7 septembre 2020 : ils détruisent les relations entre les gens, nous ne savons pas ce qui se passera.

Ce qu’ils ont fait est sans sens, ils sont venus jouer le théâtre à Mbobero, ils sont venus simplement nous diviser. Qu’ils le fassent, mais nous sommes là, nous continuerons notre chemin. Le 19 septembre nous réunirons à nouveau les victimes, nous leur montrerons où les choses sont arrivées et les inviterons à prendre courage, à rester dans leurs maisons, à ne pas s’entretuer, car s’ils s’entretuent ils ne feront que l’intérêt de ceux qui nous maltraitent. Le Seigneur est avec nous, si nous avons la foi ; le Seigneur est le grand Juge et nous savons que nous arriverons à notre but. Il ne nous laissera pas.

Des familles qui sont restées dans l’enclos, ont tenu et ont refusé l’argent. Notre frère Karubandika a déjà été approché trois fois, il a répondu : « Vous avez déjà tout pris : si vous voulez entrer dans ma maison, détruisez-là, que moi et mes enfants nous mourions là-dedans ». Et ses enfants ont dit : « Restons ici, ne lassions pas les tombeaux de nos grands-parents ! ». Même chez moi il y a encore une maison et les jeunes de ma famille ont dit de même.

S’ils le veulent, qu’ils viennent démolir, mais nous de notre part ne quitterons pas la maison ni n’accepterons de l’argent. La vie des familles qui sont restées dans l’enclos est devenue encore plus difficile : les adultes ne quittent plus la maison, pour éviter qu’on profite de leur absence pour s’en emparer. Certains parents ont confié à des personnes de confiance leurs cartes d’électeurs pour éviter toute manœuvre en ce sens-là.

 

Joseph Zahinda :

Nous ne savons pas ce qui était écrit sur le papier que les gens ont signé. Tout cela ressemble au théâtre de la salle Kaningu, où on a donné 80.000 $ et 8 ha qui ne se sont pas vus jusqu’aujourd’hui. Ces 2000 je ne sais pas s’ils compensent quatre ans de souffrance, s’ils achètent la terre. De même que le théâtre de la salle Kaningu a accouché d’une souris, de même ce qu’ils ont fait dans ces jours n’amènera à rien.

Ceux qui ont reçu l’argent sont en train de quitter leurs maisons, qui pour l’instant n’ont pas encore été touchées. Hier on leur disait qu’on viendrait démolir après trois jours, juste pour frustrer ceux qui sont restés, treize familles sur quarante. Jusqu’à présent, ils continuent leur effort. Il semble que des enquêteurs internationaux viendront à Mbobero vérifier s’il y avait des maisons là-bas, car les gens de Kabila affirment que ce n’était que de la brousse. Les maisons restées dans l’enclos sont le témoignage qu’il y avait tout un quartier.

Karubandika m’a dit : « Nous sommes prêts à mourir ici dedans. Qu’ils viennent détruire nos maisons comme ils l’ont fait avec les 227 autres maisons depuis 2016. Mais informez les gens de l’extérieur que si nous recevions au moins la farine pour faire une bouillie le matin, alors toute personne saurait qu’il y a des personnes ci-dedans ». Pour nous du Comité, ces treize maisons sont importantes. Et nous donnent courage, expriment notre résistance. Si nous aidons ces maisons, elles peuvent être à l’origine de la récupération des droits de la part de tout le monde.

Hier ils étaient en train de mettre une grande porte à l’entrée de l’enclos, pour qu’on sache que celui qui sort ne rentrera pas, pour contraindre à accepter ce sale argent qui ne peut même pas acheter une parcelle, bâtir une maison ou faire étudier un enfant pendant deux ans, alors que leurs champs auraient rapporté de quoi vivre et faire étudier leurs enfants. Cette porte ajoute tristesse dans les gens : c’est comme s’ils avaient un deuil, la maman et les enfants sont traumatisés…

Les travaux de construction de l’enclos, qui s’étaient arrêtés, ont repris. Là où les gens passaient encore, ils sont en train de fermer. C’est du harcèlement, qui dure depuis quatre ans. Je ne peux pas condamner ceux qui s’en sont allés : ils sont quand-même des victimes. Je félicite ceux qui sont restés et qui ont compris qu’il faut combattre jusqu’au bout : ils savent que la justice est la justice. Ces treize maisons, si elles résistent peuvent rendre inutile tout l’effort qu’ils ont fait contre les autres. Le combat continue. L’avenir nous donnera raison.