Une pauvre femme de Mbobero à Mme Olive Kabila : « Dieu qui t’a créée, nous a créés aussi ! »

Mama Sifa appartient à l’une des sept familles qui ont trouvé refuge dans la maisonnette provisoire de Mr. Joseph Zahinda, Président du Comité des Victimes de démolitions et expropriations de Mbobero.

Quel est votre nom et comment êtes-vous ici ?

Je m’appelle Sifa, mama Gentil. Nous habitions le quartier de Kachuba, à Mbobero. Aujourd’hui nous sommes devenus des réfugiés dans notre propre pays. Nous ne savons pas si nous sommes encore Congolais ou si nous sommes Rwandais, ou Burundais ou Tanzaniens : nous manquons l’espace où vivre et nous ne savons pas comment nous vivrons.

Nous étions chez nous et en janvier 2016 on a démoli nos maisons. Nous avons fui et sommes restés dans la rue, avec nos sept enfants – huit aujourd’hui – et nos choses. La route était pleine de gens : les choses d’un côté, un enfant par la main, un autre sur le dos, d’autres dormaient à même le sol… Et c’était la saison des pluies, il y avait la boue, les enfants tremblaient de froid, on ne savait pas où dormir.

Un voisin a dit à papa Joseph : « Je te connais bien et je sais que tu n’es pas mauvais. Vu qu’on t’a détruit la maison, viens et reste ici pour l’instant dans cette maison ». Papa Joseph et maman Christine sont venus ici et, sachant comment nous tous nous souffrons, ils nous ont appelés : « Venez vivre ici, nous tous nous sommes de victimes. Ces enfants risquent de mourir à cause de la pluie ». Nous sommes venus ici en huit familles et nous y sommes encore.

Nous sommes tous ensemble : mamans, papas, enfants, jeunes… Nous dormons au même endroit, sur une bâche ; pas moyens de se tourner. Ici nous sommes tous malades, on se transmet la grippe, la malaria nous dérange beaucoup. Parfois on ne sait pas faire soigner nos enfants. Des enfants sont malades, d’autres n’étudient plus, faute de moyens. Si quelques-uns de nos enfants vont à l’école c’est que quelque personne de bonne volonté n’a payé pour eux. C’est pourquoi nous ne continuons plus à en mettre au monde.

De quoi vivez-vous en ce temps ?

Si on trouve un peu de feuilles à cuire, sans huile, si nous trouvons un peu de sel, et si quelqu’un nous aide avec un peu de farine de manioc ou de maïs, nous préparons dans une seule casserole et nous partageons tous ensemble. Nous donnons aux hommes leur assiette, aux mamans la leur, aux enfants la leur ; pour celui qui n’est pas là, nous lui laissons sa petite partie. Voici la vie que nous vivons.

D’où est venu ce problème ?

Depuis les grands-parents de nos grands-parents, nous habitions là-bas. Leurs tombeaux sont là, là c’est chez nous. Nous sommes nés là-bas, nous nous sommes mariés là-bas et nous avons mis au monde nos enfants là-bas. Nous nous sommes étonnés d’entendre nous dire : « Sortez ! On a vendu le terrain, ce n’est plus à vous, c’est au Président Kabila ». Nous nous sommes demandés : « Où est-ce que se trouverait notre terre, si ce n’est pas ici ? ».

Quand vous jetez un regard dans l’enclos où se trouvaient vos maisons et vos champs et que vous y voyez maintenant la brousse, qu’est-ce que vous éprouvez ?

Je sens une grande douleur, et nous commençons à pleurer. Les chèvres sont en de meilleures conditions que nous, car elles, on cherche à les nourrir. Nous souffrons beaucoup. Si nous vivons, c’est grâce à la solidarité entre nous. Il y a des jeunes qui ne devraient plus rester à la maison avec leurs parents, ils devraient chercher à se marier ; certains avaient déjà trouvé une parcelle où bâtir, mais on l’a prise.

Dans ces années vous avez connu des morts à cause des événements…

Ceux qui sont morts à cause de ces événements sont nombreux. Il n’y a pas que ceux qui ont reçu des coups de balles de la part des militaires ou de la police : Cédrick, Ramsès, Patrick. Certains sont partis se réfugier ailleurs, chez des membres de leur parenté, ont manqué où s’installer et nous avons ensuite entendu qu’ils sont morts, à cause de la tension. C’est la tension et donc le stress qui tuent ces gens. Ceux qui ne sont pas morts sont souvent malades à cause du chagrin et des conditions de vie.

Où ensevelissez-vous vos morts ?

Récemment l’un de nous est mort : le cadavre a commencé à pourrir, sans sépulture. Le patron de la maison où la famille était réfugiée a dit : « L’espace ici est trop petit, impossible d’ensevelir ! ». Nous avons cherché à transporter le cadavre ailleurs et les militaires ont commencé à tirer en l’air en disant : « Vous ne pouvez pas ensevelir là où on vous a détruit la maison ! ». Nous sommes entrés en un grand deuil.

L’un de nous, Espoir, s’était marié juste deux mois avant qu’on lui détruise la maison. Sa femme Sifa, dans son lieu de refuge, à cause du chagrin, a eu une montée de pression et est morte. Son mari, sans travail, n’avait pas d’argent pour acheter un endroit où l’ensevelir. Il a tellement souffert qu’il est devenu comme fou. Après avoir inutilement cherché un endroit, nous nous sommes dit : « Allons l’ensevelir chez nous : si on veut nous tuer, qu’on nous tue ! ». Ils ne nous ont même pas permis de faire un pas dans l’enclos. Finalement, un homme a dit : « J’ai un très petit espace derrière mon enclos. Ensevelissez la maman là-bas ». On l’a ensevelie, comme si c’était un chien.

Au mois de décembre 2020, les soldats d’Olive Lembe ont tué notre frère Patrick. Nous avons manqué même l’espace pour faire passer le cadavre et l’ensevelir. Ils ont refusé que nous l’ensevelissions là où surgissait sa maison. Encore une fois, un voisin a dit : « Cet homme va pourrir ! Ensevelissez-le chez moi ! ». C’est ainsi qu’on a fait. Nous nous sommes tus et nous avons continué à pleurer.

Au mois d’avril, est morte une vieille maman qui habitait dans l’enclos bâti par maman Olive. Pendant deux ans, cet enclos a été une vraie prison à ciel ouvert. Maintenant les autorités judiciaires ont remplacé les militaires par des policiers et la situation s’est un peu améliorée. Néanmoins, les policiers ont refusé que la maman soit ensevelie dans l’enclos, en menaçant de tirer sur nous. Le cadavre est resté trois jours à l’extérieur et commençait à sentir mauvais : personne n’osait l’approcher. Un voisin a eu pitié et nous a dit : « Ensevelissez cette grand-mère ici ».

Si maman Olive était ici, qu’est-ce que vous lui diriez ?

Nous lui dirions : « Pardon Maman, donnez-nous notre lieu d’habitation et de vie, que nous rentrions chez nous. Nous souffrons beaucoup ! Les 8 hectares que vous nous avez donnés sont trop peu, car les personnes dont vous avez fait démolir les maisons étaient très nombreuses ! ». Elle aussi ne peut pas vouloir qu’on vienne détruire sa maison, qu’elle et ses enfants souffrent comme nous souffrons. C’est une maman. Dieu l’a créée et nous a créées nous aussi. Comment peut-elle accepter que nous souffrions ainsi avec nos enfants ?

Les intermédiaires et amis de Maman Olive continuent à la tromper : « Ce sont des pauvres, ils ne pourront te trainer nulle part ! C’est toi qui as l’argent, eux n’en ont pas : tu peux les avaler ! C’est toi qui as les militaires, toi qui as tout ! Pourquoi devraient-ils t’intimider ? Si tu dis que tu leur rends leur terre, tu nous causeras de la honte, à nous qui avons fait tout le possible pour que tu obtiennes la place de ces personnes-là ! Ne leur rends pas, opprime-les jusqu’au bout ! ».

Or, nous, par la foi, nous prions le Dieu du ciel qu’il entre en cette maman et en ce papa, qu’il leur montre que l’être humain est un être humain, ce n’est pas une chèvre. Qu’on ait compassion de nous, qu’on nous rende notre droit, qu’on nous fasse rentrer chez nous, à Kachuba/ Mbobero, qu’on nous rende notre terre et notre habitation. S’ils ne croient pas que c’est à nous, qu’ils viennent : nous leur montrerons les tombeaux de nos grands-parents et de nos arrière grands-parents et aussi de nos enfants.

Même s’ils nous proposaient de l’argent, nous n’irions nulle part avec cela. Là où nous habitions, si on avait faim, on entrait dans le champ, on cueillait des haricots, on creusait des pommes de terre, on coupait un régime de bananes et les enfants mangeaient. Si nos enfants tombaient malades, on vendait des bananes ou autre chose et les enfants étaient soignés. J’avais de gros bananiers, des eucalyptus, un manguier et un avocatier et un champ que je cultivais. Si mon enfant était renvoyé de l’école à cause de la prime, je faisais tout mon possible pour chercher un acheteur de mon régime de bananes, il me donnait l’argent et je le donnais à l’enfant pour qu’il aille payer. Si on renvoie un autre, je vends mon arbre d’eucalyptus, ou mes avocats et je paie.

Qu’est-ce que vous demandez ?

Nous demandons au Seigneur et aux personnes qui nous écoutent de nous aider, qu’on nous donne d’abord de la nourriture dans la souffrance où nous nous trouvons, et ensuite qu’on nous fasse rentrer chez nous. Si on ne nous rend pas notre terre, est-ce que nos enfants pourront étudier ? Sans école, ils vont devenir enfants de la rue, voleurs à main armée, par manque d’encadrement. A la fin on dira qu’ils sont devenus rebelles. Je voudrais que mes enfants rentrent à l’école.