MBOBERO, cinq ans de souffrance et de combat de David contre Goliath…(témoignages de Mr. Joseph Zahinda, Président des victimes, Mr. Baguma Kameme Matthieu, Porte-parole, Mr Karubandika BUHENDWA, Trésorier).

Mbobero : Ne laissez pas seul ce peuple qui lutte

Mr. Joseph Zahinda, Président du Comité des Victimes des démolitions et spoliations de terres

Cinq ans sont passés depuis les premières démolitions méchantes à Mbobero, le 31 janvier 2016 ; et trois ans depuis la deuxième vague de démolitions, du 7 au 10 février 2018. Toutes se sont passées sans aucune décision de justice. Nous célébrerons la mémoire de ces événements pour montrer à la communauté nationale et internationale la souffrance que nous vivons afin qu’on puisse ensemble voir comment en sortir.

Les victimes des démolitions des maisons à Mbobero, Mbiza, Murhundu ont du mal à survivre : pas de champs, pas d’autre travail. Même celui qui n’a pas subi de démolition, mais a été spolié de son champ vit au-dessous d’un dollar par jour. Depuis qu’on a suspendu la culture dans la « Ferme Espoir » – qui occupe les champs qui nous ont été ravis- la souffrance s’est accrue. Les familles restées dans l’enclos vivent une véritable Guantanamo. Enfermer quelqu’un dans un enclos et ne pas le nourrir, est-ce juste ?

Même avant le confinement qui a causé la fermeture des écoles, les 460 enfants de ces familles n’allaient plus à l’école. Peut-être cette mesure générale les fait sentir des enfants comme les autres, mais quand leurs compagnons retourneront à l’école, le problème sera grave et nous ne saurons pas comment les gérer. Nos enfants commencent à se déferler en bas de la prétendue concession de Kabila, là où de l’eau coule, pour la puiser et la vendre à ceux qui passent, et gagner quelque chose.

Des personnes chez qui nous passons qui nous disent : « Nous ne savons pas ce que nous mangerons aujourd’hui » et la tristesse nous prend. Quand, quarante jours après sa mort, nous sommes passés chez la famille de Mr. Patrick Irenge, assassiné par un militaire le 6 décembre 2020, en voyant la situation de ses orphelins nous sommes allés chez un changeur emprunter de l’argent, nous avons acheté deux sacs de farine pour les leur donner. En voyant cela, d’autres victimes nous ont dit : « Voulez-vous attendre que nous soyons aussi tués, pour nous donner quelque chose ? ». Certaines victimes vont au lit à jeûne, en pensant avec amertume au temps où ils cultivaient.

Dans la situation actuelle de pandémie dans le monde, une personne peut tomber et on pensera que c’est une maladie : alors que c’est la famine, ou les soucis, ou le surmenage. Aucun Ministère ni Organisme chargés de la santé, des émergences alimentaires, de l’Education n’est intervenu chez nous Et le travail, la nourriture, santé, font défaut. Je ne crois pas qu’ailleurs dans le monde on connait de souffrances pareilles. Nous souhaitions créer une petite association pour obtenir un microfinancement et donner ainsi au moins un champ à cultiver, un petit commerce. Cela en attendant de pouvoir rentrer dans non champs : que ce jour-là Dieu nous trouve encore vivants.

Nous avons fait le remesurage pendant quatre jours. Le premier jour, nous avons récupéré 4,5 ha du côté du marais de Murhundu. Le troisième jour, du côté de Mbiza on a récupéré 8,5ha. Le quatrième jour, le 6 décembre 2020, la partie de Mr. Kabila a suspendu le remesurage. C’est le jour où un militaire a tué Patrick. Nous avons d’abord suivi l’audience foraine sur cet assassinat et nous avons laissé à coté le remesurage, mais nous voulons le continuer, parce que nous avons vu que les documents que la partie de Mr. Kabila a utilisés ne sont pas tous corrects.

En réaction, on a vu deux assignations concernant notre Porte-parole Matthieu Baguma Kameme et Mr. Karubandika, accusés de ne pas vouloir quitter le champ de Mme Olive Lembe, qui l’aurait acheté chez Mihigo en 2010. Dans le cadre de ce procès initié par la femme de Kabila nous paraitrons devant la justice le 17 février prochain. Or, ce document est mensonger et nous demandons que Mr. Kabila, signataire de l’acte de vente, se présente lui-même.

La plainte déposée par la partie de Mr. Kabila contre Mr. Baguma Kameme et Mr Karubandika est une « distraction », comme le remesurage. Il a été proposé et décidé alors que nos frères étaient déjà en route pour Kinshasa pour faire avancer la plainte que nous avions déposée le 24 juin 2020. Il fallait en effet que nous envoyions quelqu’un auprès de la Cour de Cassation pour la fixer, autrement nous aurons peiné en vain.

Suite à la décision du remesurage, nos frères ont été obligés de rentrer ici pour suivre ces démarches. Nous avons dépensé le peu d’argent que nous avons pu réunir pour les géomètres, qui nous ont aidés. Si on ne trouve pas encore un peu d’argent pour faire avancer la plainte, c’est comme si nous l’avions jetée dans l’eau. Il est important que la plainte soit fixée et qu’on commence à débattre au tribunal de Kavumu, dans notre même Chefferie, concernant l’accusation qu’ils ont adressée à Mr. Baguma et à Mr. Karubandika. Il faut des avocats qui accompagnent le procès ici et d’autres qui accompagnent notre plainte à Kinshasa. Il faut renforcer les droits humains dans notre pays, parce nous aussi nous avons besoin de vivre.

Le remesurage des terres c’était pour nous distraire

Mr. Matthieu Baguma Kameme, Porteparole de Victimes de Mbobero

Je voudrais revenir sur la manière dont on est arrivé au remesurage. Fin octobre dernier, maman Olive Lembe nous a appelés à Goma – je ne sais pas pourquoi elle n’a pas voulu nous rencontrer à Bukavu – afin que nous trouvions une solution au problème existant entre elle et nous population : ceux dont les maisons ont été démolies et ceux dont les maisons se trouvent dans l’enclos. Nous du Comité des Victimes sommes arrivés à Goma le 30 octobre, accompagnés par la NDSCI et par un avocat.

Dans les échanges elle s’est montrée comme une personne qui veut la paix. Nous lui avons dit : « Nous n’avons pas besoin de beaucoup de choses : rendez-nous notre terre. Faisons un nouveau le mesurage, parce que nous savons que vos limites sont allées au-delà de ce qui était juste. En outre, sachez que nous avions nos maisons là-dedans ».

Elle a été d’accord et a dit qu’elle serait revenue le 20 décembre, mais ses représentants sont revenus moins d’un mois après pour commencer le remesurage. Nous avons cherché nos géomètres le travail a commencé, guidés par le croquis de 1953 de l’ancien propriétaire. Partout où nous avons refait le mesurage, nous avons constaté que la famille Kabila était allée au-delà des limites, en occupant nos terres.

Arrivés à l’endroit où surgissaient les maisons, les contestations ont surgi et ils ont voulu mesurer selon le croquis de Kabila du 13 février 2018. Nous avons refusé, parce que c’est justement le croquis qui fait problème et leur avons dit que nous ne pouvions pas continuer sans accord sur cela. Nous avons compris qu’ils avaient peur de reconnaitre qu’il leur fallait rendre le terrain qui appartient à la population. Nous avons vu que ces personnes envoyées par Kabila n’avaient pas une bonne intention, autrement ils auraient souhaité connaitre vraiment à qui appartient la terre. Nous avons préparé et publié le rapport du remesurage fait jusque-là et nous avons fait connaitre au monde entier ; leur rapport nous ne le connaissons pas. Nous espérions qu’avec le remesurage nous aurions été réhabilités définitivement dans nos droits. Mais ce qui s’est passé nous a montré qu’ils ne voulaient pas parvenir à un accord, ce n’était qu’une distraction.

Les victimes attendent que le remesurage continue, mais nous voyons que l’ancien Président préfère plutôt nous troubler en présentant des plaintes à un autre niveau. Si on regarde les gens qui se plaignaient contre lui, ce sont des misérables, des gens qui vivent avec moins d’un dollar par jour. Mais lui veut les accuser ! Nous nous demandons : comment est-ce possible que quelqu’un qui était notre père nous accuse par rapport à des terres dont il sait qu’elles ne lui appartiennent pas ? Les limites sont évidentes sur ses croquis. Et c’était lui de qui espérions retrouver notre droit. Nous avons compris qu’il voulait tout simplement nous faire souffrir, parce que nous sommes des démunis.

C’est pourquoi nous disons au monde que les victimes de Mbobero sont en train de souffrir et sont plus découragées qu’avant, parce qu’ils voient comment on les a troublées. Nous remercions ceux qui continuent à nous aider. Aller à Kinshasa pour fixer la plainte demande de l’argent et les victimes ne parviennent pas à le réunir, car elles aussi n’ont pas de champ, pas de commerce, par de source de revenu et le pays tout entier est dans une crise économique.

Nous ne pouvons pas perdre espoir avant d’avoir récupéré nos terres. Nous continuons notre combat. Il est fort, mais il est fort aujourd’hui et demain et après-demain : l’an viendra où il n’aura pas la force avec laquelle il nous combat aujourd’hui. Il a de l’argent, c’est pourquoi il a réussi à aller en assignation à Kavumu. Mais nous avons la confiance que nous ne nous arrêterons pas, nous continuerons à combattre jusqu’à la fin, jusqu’à obtenir notre terre. Notre foi en Dieu nous donne force. Même si nous mourrons avant de voir justice, nous apprendrons à nos enfants à lutter pour leurs droits. Ce sera un conflit entre les enfants de Kabila et nos enfants. Nous ne le haïssons pas : c’est un homme que nous respectons, il était notre Président, il a dirigé le pays pendant 18 ans, c’est un Sénateur à vie. Nous voulons simplement que la justice soit respectée.

Mbobero : Dieu ne nous a pas encore transformés en animaux !

Mr. Karubandika

Dans l’enclos que Mr. Kabila a bâti, nous étions restés quelques dizaines de familles, en cinquante maisons. Certaines parmi elles ont quitté l’enclos, après avoir accepté de l’argent et avoir signé un accord. A l’intérieur nous sommes restés treize familles : celles qui ont refusé de signer.

Ils ont déjà mis des portes à plusieurs endroits du mur, avec des cadenas. Nous sommes à présent des prisonniers, enfermés dedans sans pouvoir sortir. Les mamans qui allaient transporter des légumes ou de la farine ne peuvent plus le faire : on les a enfermées dans l’enclos. Les enfants n’étudient plus. Si j’ai pu rejoindre ici mes amis, c’est que j’ai sauté le mur. Personne ne peut venir nous rendre visite. Et nous n’avons même pas d’eau. Avant, je me disais que s’il pouvait y avoir un financement pour louer un champ, les gens pourraient cultiver ; maintenant, même si on trouvait un champ, nous qui sommes dans l’enclos nous ne pourrions pas y arriver. La nourriture, les habits : c’est tout un problème. Autour de nous, les champs où les gens de Kabila avaient cultivé du maïs et des haricots sont restés vides ; personne n’y cultive. J’achète dix kilos de farine et avec nos onze enfants nous la mangeons le soir et midi, tant qu’elle dure, avec des haricots, de l’huile, etc. Pas de savon, pas de sucre, rien… Les enfants n’ont plus d’habits.

Comme les herbes étaient déjà arrivées autour des maisons, hier matin j’ai dit aux enfants et aux femmes de les enlever, pour éviter que des serpents entrent dans les maisons. En les voyant au travail, les militaires sont arrivés. « Si je cède – me suis-je dit – mes gens aussi vont se décourager, de même que ceux qui nous aident. S’il faut mourir, que je meure au moins sur la terre que nos grands-parents nous ont laissée ! ». J’ai dit aux militaires : « Vous nous avez enfermés dans l’enclos comme des animaux, mais Dieu ne nous a pas encore transformés en animaux. Il faut que nous enlevions ces herbes autour des maisons ». Nous avons beaucoup discuté, enfin ils sont partis.

Si Mr. Kabila et son épouse venaient ici, je leur dirais d’abandonner l’égoïsme ; je ne veux pas d’argent ; je ne veux pas quitter la terre où mon père et mes grands-parents sont morts. Qu’ils me laissent chez nous. Je suis encore vivant. Dieu ne peut pas accepter que je meure comme un animal. Les personnes qui sont avec moi, si je défaille, elles aussi défailliront ; si je reste débout, elles aussi résisteront. Je ne peux pas laisser ce combat ; je marcherai dans le chemin de Dieu.